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Les valeurs et la Charte

septembre 26, 2013

Je ferai peut-être quelques billets sur cette fameuse Charte des Valeurs, mais pas forcément pour faire valoir mon point de vue, lequel n’est pas spécialement original. Je suis plutôt contre. Je ne crois pas que ce projet règle quelque problème que ce soit, et surtout pas celui de l’égalité hommes-femmes dans les communautés immigrées. Je suis hostile au titre qu’ils ont donné à la charte, abandonnant le beau nom de « laïcité », à mon avis dans le but courtiser un électorat catholique (et dans ce terme, j’inclus les athées conservateurs qui se disent « attachés au patrimoine catholique du Québec ») avec lequel je ne m’entends pas très bien. Je continue cependant de penser qu’une loi véritablement laïque serait un avantage, surtout si elle pouvait permettre de réduire le cas-par-cas en matières d’accommodements religieux – bien que je ne crois pas qu’il soit possible de tout prévoir, et donc d’exclure toute possibilité de cas-par-cas sans sombrer dans un dogmatisme rassurant, mais malsain. Une laïcisation de la fiscalité (lire: pas d’avantages fiscaux aux établissements religieux) serait une idée qui recevrait mon appui.

Voilà donc, en gros, ma position. La dire en préambule est un exercice de transparence, pour qu’on voit où je loge. Mais à la vérité, plonger dans la mêlée, à l’heure actuelle, ne m’intéresse pas vraiment. J’ai une écoeurantite de la chose. Il m’apparaît plus intéressant de faire un pas en arrière et de tenter d’analyser le débat pour voir ce qu’il peut nous apprendre à propos de nous-mêmes. Il s’agirait donc d’extraire des arguments avancés dans tous les sens, et de décortiquer les notions sur lesquelles ils s’appuient, et par conséquent les valeurs qu’ils expriment. De cette manière, bien que cette Charte des Valeurs Québécoises soit à mon avis tout à fait impuissante à dire les valeurs québécoises dans leur cohérence, du moins le débat à son propos nous aura-t-il fait entrevoir ce qu’elles sont, dans leur diversité et leur conflictivité.

Et comme tout commentaire de ma part sur les arguments évoqués risque fort d’être long, je m’en tiendrai à un groupe d’arguments pour chaque billet. Et on verra bien combien j’aurai le temps et l’envie d’écrire.

Ce billet sera consacré à ce joli triptyque d’arguments que j’ai rencontré à plusieurs reprises:

Les fonctionnaires ne devraient pas pouvoir porter de signes religieux parce qu’ils représentent l’État versus Un fonctionnaire ne fait pas moins bien son travail parce qu’il porte un signe religieux versus Je préfère qu’une personne affiche ses signes religieux afin de pouvoir savoir d’où il prend ses décisions

Ces trois arguments font intervenir des conceptions variables de l’État, de la personne, et des relations entretenues entre chacune de ces notions. Ils dégagent une structure entre trois entités: l’État, le fonctionnaire, le citoyen bénéficiaire du service. Au coeur de ces arguments, nous trouvons le fonctionnaire, et la manière dont nous concevons sa situation de personne humaine par rapport à son rôle de représentant de l’État: que signifie « représenter »? Il s’agit d’une question philosophique difficile (pistes de réflexions ici). Et pourtant, chacun, même les plus humbles et les moins lettrés, possèdent une intuition qui est sa réponse personnelle à cette question. Les trois affirmations ci-haut expriment différentes visions de ce que peut être cette réponse.

D’une part, le premier voit un lien étroit entre le fonctionnaire-personne et le fonctionnaire-institution. Quand il dit « il représente l’État », il n’est pas très loin de dire « il est l’État ». Il n’est pas la totalité de l’État, mais il peut éventuellement en être une petite partie. À défaut d’être l’État, il devra au moins faire comme si il l’était. Dans les deux cas, l’identification étroite du fonctionnaire avec l’État commande un devoir de réserve dont le fondement est que le fonctionnaire doit être à l’image de l’État parce qu’il en est l’image.

Sur l’ensemble de ces interrelations conceptuelles, la seconde affirmation diverge. En mettant l’accent sur le travail effectué par la personne du fonctionnaire, elle tend à mettre une distance plus importante entre la personne et l’institution qu’elle représente. Celui qui soutien cette position tend à ne pas voir dans le fonctionnaire une image de l’État, mais une personne effectuant un travail pour celui-ci. Cela implique vraisemblablement une conception plus dématérialisée de l’État, dont la présence est alors plutôt perçue dans les opérations effectuées que dans la personne qui les effectue. Les tenants de cette perception de l’État ne s’inquiètent alors guère de savoir si la personne est « à l’image de » l’État, puisqu’elle n’a pas à l’être.

La troisième affirmation se rapproche de la seconde dans sa manière de dissocier la personne et l’institution. Mais si elle ressemble à la seconde affirmation, elle ne se confond toutefois pas avec cette dernière. Ce qui est en jeu n’est pas tant la nature du lien entre le fonctionnaire et l’institution qu’une certaine perception des capacités humaines en elles-mêmes. Les conceptions qui sous-tendent les deux premières affirmations ont en effet en commun de supposer à la personne une capacité de distanciation en vertu de laquelle le fonctionnaire effectue les tâches de sa fonction en mettant à l’écart ses valeurs personnelles. Cette capacité de distanciation est la compétence sine qua non rendant possible qu’un fonctionnaire représente l’État au sens que je prête à la première affirmation. Pour celui qui soutiendrait la seconde affirmation, elle suffit à garantir la compétence du fonctionnaire et rendrait inutile l’interdiction des signes religieux, puisque la compétence suffirait. Pour celui qui maintient la troisième affirmation, la situation est différente. Sans nier que l’humain dispose d’une certaine capacité de distanciation, celui-ci se méfie de l’idéalisation de cette capacité et est pessimiste sur l’ampleur de cette dernière. Il estimera que la neutralité servira de paravent à un biais exercé par le fonctionnaire, en particulier lorsque dans les situations où le choc entre les convictions personnelles et le rôle demandé par l’état serait le plus critique. Le droit à porter des signes religieux relèverait alors de la transparence, permettant au bénéficiaire du service d’évaluer s’il fut victime d’un biais de la part de cette personne.

Se dessine alors également un enjeu concernant la possible dépersonnalisation des gens. L’argumentation dans le débat sur la Charte va plus rarement dans ce sens, mais l’enjeu se dessine néanmoins en filigrane de celui-ci. L’expression des convictions, et la manifestation de l’identité personnelle, devraient être exclus de certains espaces. Parce qu’il s’agit de l’État? On l’entend souvent, mais en réalité, les manifestations d’intolérances à ce type de signes (religieux, politiques, culturels ou sous-culturels) s’observent aussi sur tout lieux de travail, souvent sur les lieux de pratique des loisirs, parfois carrément dans la rue. Les choix de l’État semblent offrir un exemple qui sera suivi bien au-delà de ce dernier. Mais s’il faut restreindre l’expression de nos convictions et effacer les signes de nos modes de vie dans notre travail, nos loisirs, nos moment passés dans différents lieux aux appartenances ambiguës, la rue… il y a à craindre que la liberté d’expression se retrouve confinée dans des espaces de plus en plus étroits. Les personnes que nous rencontrerions chaque fois que nous sortirions de chez nous se présenteraient alors sous un jour très neutre, dans lesquelles nous serions libre de projeter nos fantasmes, nos croyances qu’ils nous sont semblables en tout, ou dans lesquelles nous serions libres de voir des automates se contentant d’accomplir des tâches que nous serions venus solliciter, ou de circuler d’un point A à un point B en empruntant des chemins qui croisent le nôtre. Voilà le spectre de ce que j’appelle la « dépersonnalisation » qui heurte profondément les valeurs civiques d’une partie d’entre nous. On voit dans la dépersonnalisation le pendant négatif du « devoir de réserve », qui met l’accent sur la neutralité ou l’apparence de neutralité de l’État pour réduire sa contestabilité.

Il est temps de clore ce billet. Notons que le débat sur la notion de représentation et ses implications fut l’un des débats fondateurs des systèmes représentatifs modernes (1). À l’époque, cependant, c’était les élus qui étaient au coeur du débat, alors qu’actuellement, ils en sont à la marge. Ils ont d’ailleurs été exclus du champs d’application de la Charte, au grand scandale de quelques-uns (mais ça peut se comprendre s’il s’agit de neutralité. Qui demande à un politicien d’être neutre?). La controverse actuelle semble faire faire un discret retour au débat sur la représentation, mais en le centrant sur la fonction publique et le professorat. Entre les deux, il y a un glissement des enjeux. Alors que le premier concerne la légitimité des élus à représenter le peuple, le second tourne plutôt autours des enjeux d’autorité de l’État.

Je reviendrai peut-être au cours des dix prochaines années (donnons-nous de la marge) sur un autre aspect du débat, puisque les questions abordées dans celui-ci sont encore très loin d’épuiser le sujet.

(1) Sur cette question, on pourra lire en premier lieu les Principes du gouvernement représentatif de Bernard Manin. Mais ce ne sera encore qu’une introduction au sujet.

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Le décolleté de la princesse

octobre 13, 2010

La femme fatale fait partie de nos grands stéréotypes. C’est une figure courante de notre littérature, et nous en retrouvons dans notre histoire, parfois malgré l’histoire elle-même. Nous ne manquons pas en effet d’exemple de personnages que l’histoire a magnifié ou dramatisé, créant autour du personnage un mythe qui bien vite n’a plus grand-chose à voir avec la réalité. Dans les rangs des femmes fatales, on pense par exemple à Lucrèce Borgia ou à Cléopâtre.

En Espagne, l’une des femmes les plus fascinantes, recouverte d’une telle aura mythique, est la princesse d’Éboli, Ana de Mendoza, femme de la cour de Philippe II, la « femme la plus controversée du XVIe siècle », selon le sous-titre de la biographie (grand public) de Manuel Fernández Álvarez, qui exagère certainement.

Je ne vais pas me livrer à une biographie détaillée de la princesse (en voici une), mais j’ai eu envie de faire un petit commentaire sur une photo aperçue dans El País il y a quelques jours. Une mini-série sur la vie d’Ana de Mendoza étant sur le point de commencer à la télé espagnole, on a droit à une entrevue de l’interprète principale, et une photo de l’actrice en son personnage. Belén Rueda nous est présentée comme une actrice talentueuse et polyvalente. Je ne l’ai jamais vue à l’oeuvre, donc je ne discuterai pas ça. Seulement quelques remarques sur le costume.

Voici la photo:

Pour vous permettre d’anticiper mes remarques, voici le portrait de la princesse d’Éboli:

Première remarque, donc: le cache-oeil. Ce borgne qui a si bien contribué à la légende du personnage. « L’une des plus belles femmes de son époque, malgré son oeil en moins. » raconte-t-on. On a multiplié les anecdotes, des plus romanesques aux plus absurdes, sur la manière dont elle a perdu son oeil droit. Nul doute que ce borgne, qui ajoute du caractère à ce long visage blanc, a suscité bien des fantasmes et alimenté l’image d’une femme dangereuse. Eh bien, ce borgne, l’actrice le porte sur le mauvais oeil. Oups!

Deuxième remarque: la robe. Ou plus exactement le décolleté. Nul doute qu’avec son cache-oeil mal placé, Belén Rueda a un bien joli minois, et que quelques pouces sous ledit minois, c’est une vue fort agréable qui nous est dévoilée par ce décolleté carré, mais il est anachronique. Il y avait bien, dans l’Espagne du XVIe siècle, quelques décolletés (plus sages que celui qu’on voit ci-haut), surtout dans la première moitié du siècle, mais c’est dans la seconde moitié de ce même siècle qu’a vécu la grande dame scandaleuse. Et à la cour de Philippe II, roi très catholique, l’homme de l’Escorial, la mode était plus austère.

Les films historiques se déroulant dans les grandes cours royales que nous avons l’habitude de voir (et c’est aussi le cas pour les Espagnols, exposés aussi à cette culture cinématographique américaine et française) se déroulent dans les cours de France et d’Angleterre, aux XVIIe et surtout XVIIIe siècle. L’influence sur le costume de la photo est évidente. Le joli décolleté de l’actrice aurait eu sa place à la cour de Louis XVI. Mais pas à celle de Philippe II d’Espagne. Le col y était porté très haut, la fraise séparait la tête du corps, comme on peut le voir sur la peinture ci-haut (quelques autres exemples en peinture).

En dehors de nos références automatiques, le choix du costumier (certainement guidé ou au moins approuvé par le réalisateur) de la mini-série a sans doute été guidé par des raisons plus prosaïques: mettre en valeur le corps de l’actrice et faire honneur à la réputation de grande séductrice du personnage. On aura voulu que la séductrice avance visage (enfin… un peu plus que le visage) découvert.