Posts Tagged ‘Rochon’

Dante, es-tu là?

septembre 8, 2008

Suite et fin provisoire de ma petite série sur Esther Rochon avec:

Lame

Esther Rochon a écrit un cycle nommé les Chroniques infernales. Lame en est en quelque sorte le préambule. Ce qui vient avant le premier tome des fameuses Chroniques. Posant quelques personnages essentiels, mais se lisant aussi parfaitement comme un roman autonome.

Lame est le nom de la secrétaire des enfers mous. Ou du moins, c’est le nom qu’elle prend au début du roman, après avoir oublié le sien et décidé de se nommer face à un étranger. Au cours de sa vie, elle a haït son corps et sa vie. Elle prenait un plaisir pervers à s’automutiler. Punir son corps de n’avoir pas été beau. Et la haine qu’elle a eu de sa vie lui a valu les enfers mous. Où elle a un beau corps… au début. Où elle est condamné à jouir… d’atroce façon. Trop manger, trop baiser, jusqu’à rendre son corps pareil à une limace adipeuse et jusqu’à anéantir sa psychée. Le plaisir sans la dignité. La tyrannie du corps sur le reste. Mais contrairement aux autres damnés, elle s’accroche. Elle a son boulot de secrétaire. Ça lui permettra de sortir des enfers mous.

Écrit à la troisième personne, le style est plus relevé que dans l’Archipel Noir. Surtout pour la première moitié. La deuxième souffre de trops longs récits d’une révolte d’adolescente (pas Lame, mais une de ses amis) d’une affligeante banalité. D’autant plus affligeante qu’on a l’impression que l’auteur ne s’en rend pas compte. Mais c’est à lire. Ne serait-ce que pour les paysages dantesques qui parsèment le roman. Et le terme de « dantesque » est rigoureusement choisi, c’est le mot le plus approprié qu’on puissse trouver, il s’impose comme une évidence… et c’est peut-être pour ça que Rochon a évité de l’employer ne serait-ce qu’une fois dans l’ensemble de son roman. C’est à lire aussi pour un fondement philosophique intéressant, sur la façon dont les hommes façonnent leurs propres enfers. C’est à lire finalement pour une finalité originale, sur la transformation des enfers. Ce qui donnera certainement lieu au récit des cinq tomes suivants. Mais ça, ce sera pour plus tard. Là, je lit du Vonarburg (je commence le deuxième tome de la Reine de mémoire).

PS: Les éditions Alire annoncent une réédition de Lame pour cet automne.

Edit 24 novembre 2008: En discutant avec un employé de chez Alire au salon du livre, j’ai appris que ce livre avait été réécris par Rochon à l’occasion de la réédition. Peu de changements vu que cela aurait un impact sur la suite des Chroniques infernales, mais en revanche des changements de styles. L’écriture de l’auteur s’étant améliorée depuis la première version de Lame, la seconde est probablement meilleure.

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Une fin dispensable, mais…

septembre 5, 2008

L’Archipel Noir

Troisième tome du cycle de Vrénalik, et suite de l’Aigle des Profondeurs. Pas mauvais, mais ç’aurait pu être tellement mieux.

Il semble qu’Esther Rochon n’est jamais si bonne que quand elle écrit à la première personne, comme c’est le cas dans l’Aigle des Profondeurs, l’Ombre et le Cheval et certaines parties du Rêveur dans la Citadelle. Mais pas celui-ci, écrit entièrement à la troisième personne, et sans trop savoir pourquoi, son style y perd de la saveur. Ce roman, je l’ai apprécié, mais il ne m’a pas laissé de souvenirs impérissables. Pourtant, l’auteur aborde toujours aussi brillamment ses thèmes, malgré quelques raccourcis dans l’évolution psychologique de ses personnages.

Pour ce qui est de l’histoire, ça tient en peu de mots. C’est le récit de la façon dont la malédiction de l’Archipel de Vrénalik prend fin. Avec elle, le cycle… jusqu’à il y a quelque temps, où un quatrième roman prenant place dans l’univers de Vrénalik est paru. Je ne l’ai pas encore lu, et ça attendra, puisque ce dernier roman fait le lien avec le cycle des Enfers. J’attendrai donc de lire ce dernier.

Si vous n’avez qu’un seul Rochon à lire…

septembre 4, 2008

Les livres de fiction que j’achètent sont souvent des livres que j’ai déjà lu, ou des livres d’auteurs que je connais bien. À la bibliothèque le rôle des découvertes, à la librairie celle d’embellir mes tablettes. Je n’ai donc que du bon, ou presque. Mais la profonde originalité et la poésie de L’Aigle des Profondeurs lui confèrent une place à part.


« La Citadelle de Frulken a sept étages de haut, sept étages de pierre, sept étages de roche, et quatre étages de caves sont creusés dans la falaise, quatre étages perdus, quatre étages déserts, quatre siècles de malheur tombés sur le pays. J’étais jeune, et l’hiver grand et blanc tombait sur Frulken, noire Frulken-la-haute où les vents se déchaînent. J’avais douze ans; c’était mon premier hiver à Frulken. »

C’est le premier paragraphe de ce livre, et je dois faire un effort de taille pour ne pas transcrire le second, puis le troisième, puis tout le prologue…

C’est ainsi que j’ai lu ce livre pour la deuxième fois: en le prenant sur mon étagère et en lisant la première phrase. Le livre devait y passer.

Revenons un peu sur la genèse de Vrénalik. Ce qui devait plus tard devenir L’Aigle des Profondeurs fut d’abord publié en 1974 sous le titre En hommage aux araignées, puis en version pour enfants sous le titre L’étranger sous la ville en 1987 (qui fut traduit la même année en… néerlandais!) avant que la version finale (?) ne paraisse sous le titre de L’Aigle des profondeurs chez Alire en 2002. C’est le deuxième tome du cycle, le premier jalon du premier tome étant paru en 1977 sous le titre Der Traümer in der Zitadelle (en allemand, pas en néerlandais…). Le Rêveur dans la Citadelle sera intégré dans L’Épuisement du soleil paru en 1985 (oui, en français). Puis ce dernier livre sera révisé et publié en version (finale?) en deux volumes chez Alire sous les titres Le Rêveur dans la Citadelle (1998) et L’Archipel noir (1999), respectivement premier et… troisième tome de ce cycle. On comprendra qu’il n’est absolument pas nécessaire d’avoir lu le premier tome pour apprécier pleinement le second. D’ailleurs j’ai commencé par le deuxième et je n’ai aucun regret.

A l’image de sa genèse, le livre lui-même échappe aux règles et aux genres. Difficile d’en raconter quoi que ce soit, tout y est pour être découvert.

La narratrice, Anar Vranengal, a le nom d’une cité engloutie. Elle est l’héritière du sorcier Ivendra. Elle a vingt-deux ans au moment où elle prend la plume pour raconter à des étrangers une histoire qui s’est déroulée pendant son adolescence mais dont les débuts avaient eu lieu plusieurs années auparavant.

Les Asven dominaient les mers quelques siècles plus tôt. Désormais maudit par le dieu des mers Haztlen, l’archipel est rélégué au rang de pays du tier-monde… et même moins, puisqu’il n’est pas un pays au yeux du monde. Craignant la colère d’Haztlen, les Asven n’osent plus s’éloigner bien loin de leurs côtes et s’éteignent peu à peu.

Jouskilliant Green est un professeur universitaire des pays développés qui regarde les Asven avec son regard d’étranger, ses logiques rationnelles. A la demande du sorcier Skaal, il contribua à la formation d’Ivendra, lui-même maître de la narratrice. Face à la pensée rationnelle, la pensée des sorciers est du registre symbolique.

A travers la vision d’Anar Vranengal et le récit de sa formation, ces deux registres cohabitent pour livrer des réflexions sur bien des sujets: amour, maturité, vérité, traditions, altérité, rapports hommes-femmes, religions, croyances… on verrait des parallèles avec les Aztèques, les Arabes et les Tibétains et on ne s’y attardera pas, car c’est avant tout universel.

Les souvenirs d’Anar Vranengal sont également et surtout ceux d’une adolescente amoureuse d’un vieil homme, d’un amour frustré de jeunesse… mais aussi d’un amour de sorcière, il échappe au sens commun. Il n’est pas sans conséquences et il est, lui aussi et lui surtout, passé au crible des raisonnements symboliques et rationnels.

Aucune des réflexions implicites dans ce texte n’échappe à ce registre intimiste. Elles sont exprimées de façon poignante, dans un superbe style, à travers l’évocation du destin de quelques personnages.

Le style est plus uni que dans Le Rêveur sous la Citadelle et ça n’en est que plus agréable. L’ambiance est moins fantasy aussi, ne serait-ce que par le degré de développement atteint par les pays voisins de Vrénalik, par la quasi-absence de magie. La faible présence de la technologie, quant à elle, ne fait pas penser au Moyen Âge comme c’est généralement le cas en fantasy, mais plutôt à une histoire dans un pays sous-développé (et c’est bien ça en fait). Nous sommes ici dans un registre résolument intimiste et spiritualiste, même si le destin d’un peuple se joue… sans grandes batailles et sans exploits guerriers.

Un petit bijoux, rien de moins.

L’époque fantasy de Vrénalik

septembre 3, 2008

Vrénalik, c’est un nom qui sent la fantasy à dix lieues à la ronde. Pourtant ce nom est celui d’un cycle, né sous la plume d’Esther Rochon, qui ne répond pas tout à fait aux poncifs du genre. En fait, le style utilisé, s’il comporte toujours des similarités, change d’un volume à l’autre. Précisons encore que ce cycle a une histoire éditoriale très compliquée qui a, entre autre, pour effet que de lire les différents volumes dans le désordre n’est pas forcément une catastrophe (je conseillerais quand même de lire le troisième après le deuxième). C’est d’autant plus vrai que le premier volume dont je vais parler ici racontre une histoire située bien longtemps avant celle du deuxième. Pas de répétition de personnages entre les deux, donc, les personnages du premier n’étant plus que des légendes dans les suivants.

Le Rêveur dans la Citadelle est, de loin, celui dont le ton fantasy est le plus marqué. Vrénalik est un archipel dont les habitants, les Asven, sont d’orgueilleux marins vénérant Haztlén, dieu des Océans. Vrénalik est puissant, ses navires dominent les mers du monde, son commerce est florissant. Vrénalik délaisse la statue d’Haztlén, dans un temple si peu visité que les Asven ont fini par oublier son emplacement… à ce point que le dernier prêtre peut en murer et camoufler l’entrée dans la plus complète indifférence!

Le thème du peuple orgueilleux, puni par son Dieu de l’avoir délaissé, imprègne notre civilisation. Il n’y a pas à chercher très loin pour en trouver l’origine: il est omniprésent dans la Bible. Il est exploité ici à travers une galerie de drames personnels.

Le Rêveur dans la Citadelle est le plus éclectique des livres de Rochon: le style change d’un chapitre à l’autre, selon ce qu’on cherche à communiquer. Ici la poésie, ici le récit simple et efficace, là la narration à la première personne, ailleurs à la troisième personne.

Un prêtre constructeur de murs, une ex-prostituée messagère du Dieu, une épouse diplomatique délaissée, un savant en mal de raison d’être, un autocrate ambitieux. Ce sont les principaux acteurs du drame, inégalements approfondis quant à leur psychologie. Eux et évidemment le Rêveur.

Le Rêveur est un paradrouïm. Nom sophistiqué qui convient bien à cette époque de la grandeur Asven. Il cédera la place, à d’autres époques, celles des volumes suivants, à celui plus simple et plus brut de sorcier. Les paradrouïms ont parfois des pouvoirs magiques; il s’agit là d’une exception. Ils ont, au sein de la culture Asven, un rôle marginal. Ils n’en sont pas acteurs, ils en sont témoins. Les paradrouïms passent leur vie à raffiner leur art d’observer les nuances du monde.

Or, à quoi peut bien servir un homme qui ne fait rien? Strénid, ambitieux chef des Asven, se pose cette question. Cet homme qui voue un culte à l’efficacité est décidé à débarrasser Vrénalik des paradrouïms, parasites marginaux et anachroniques de la société Asven. Il jettera son dévolu sur l’un d’eux, l’une de ces exception doté de pouvoirs magiques. On le dit capable d’influencer les vents. À l’aide d’un savant étranger, expert en drogues, il le transformera en Rêveur, capable de contempler n’importe quel lieu du monde: un tel homme pourra influencer les vents partout dans le monde pour favoriser les flottes de Vrénalik.

Mais on n’est pas ici dans un récit manichéen. Ce n’est pas simplement dictateur-efficacité-déshumanisante contre gentils-mystiques-qui-goûtent-la-vie. La dialectique du contemplatif et de l’actif est, chez Rochon, plus subtile, les paradrouïm eux-mêmes ne sachant pas toujours bien que penser de leur rôle.

Rochon utilise à l’occasion des procédés qui mettent le récit en perspective. Ainsi, bien qu’écrit en Français par Esther Rochon, Le Rêveur dans la Citadelle n’en est pas moins une traduction… traduction et adaptation par Jouskiliant Green des légendes Asven qu’il a trouvé dans L’Aigle des Profondeurs. Dans ce même livre, Anar Vranengal commente: «Le travail de Green me déroute. Je ne retrouve pas le ton des anciens récits. Je ne comprends pas ses choix d’adaptation. Son texte est plus ambigu que l’original. Il n’y a pas de bons et de méchants. Il n’y a pas de leçons de morale facile à retenir. Green ne s’engage pas à affirmer quoique ce soit. Je ne saisis pas à qui il s’adresse, ni quel but il poursuit. Il présente le récit comme un objet sans fonction. Je ne puis que conjecturer qu’il s’adresse aux gens de chez lui, dans les termes de leur culture.» Et plus loin: «De toute évidence, il ne comprend son sujet que sur le plan anecdotique, et peut-être un peu philosophique. Là où j’ai coutume de lire, dans l’original asven, un récit dense, épuré, qui invite à vivre un arc-en-ciel de sens possibles, de résonances riches, de paradoxes déséquilibrant la logique, je me retrouve plutôt en présence d’une sorte de suite étriquée de mots raisonnables.» Anar Vranengal ne peut pas complètement comprendre ce récit adapté à une culture qui n’est pas la sienne… Jouskiliant Green ne pouvait comprendre tout à fait le récit qu’il traduisait d’une culture qui n’était pas la sienne. Le lecteur lit le récit livré par Green, avec la possibilité d’imaginer la même histoire, complètement différente, peut-être plus subtile, peut-être plus simple et moraliste. Je me demande même si les inégalités de style de ce premier tome ne sont pas voulues dans cette perspective (mais c’est peut-être donner trop de génie à Rochon? c’est peut-être ma seule imagination qui spécule à partir de la mise en abîme qu’effectue ce passage).

Avec ce genre de mise en perspective, c’est dire si le récit n’est pas manichéen. Je garde un bon souvenir de cette lecture, même si elle commence à être de plus en plus lointaine. La principale faiblesse, ce sont les inégalités. J’ai le souvenir de quelques longueurs dans les développements consacrés à la reine Suzanne Arkandannatt. Mais c’est définitivement un bon livre.

D’ailleurs, d’en parler me donne envie de le relire.

L’Ombre et le Cheval

août 31, 2008

Je commence ici une série de quelques billets repris de mon ancien blog et retouchés, sur l’écrivaine Esther Rochon, à qui il faut sans doute donner une place à part dans la littérature québécoise. Je suis loin d’avoir tout lu, et malheureusement n’ayant pas beaucoup de temps à consacrer à la lecture de fictions ces derniers temps, je ne risque pas de progresser beaucoup dans la prochaine année, ce qui est fort dommage. Mais pour l’estime que j’ai pour elle, ça ne veut pas dire que j’aime tout ce qu’elle fait. Son oeuvre me paraît jusqu’à maintenant un peu inégale.

Commençons par le commencement. Le premier livre de Rochon que j’ai lu, je l’ai lu à cet âge où on n’accorde aucune importance au nom de l’auteur des livres qu’on lit. J’épluchais alors, sur les rayons de la bibliothèque de mon école primaire, la collection jeunesse-pop, qui regorge de récits de science-fiction, fantastique et fantasy pour la jeunesse. Et parmi eux, l’Ombre et le Cheval. J’en ai fait une relecture l’année dernière, à environ 13-15 ans d’intervalle. Emprunté cette fois à la Grande Bibliothèque du Québec, ce roman jeunesse fait 128 pages écrit gros. Autant dire une novella plus qu’un roman. Qu’importe.

Ce qui importe, c’est que, petit, j’ai beaucoup aimé ce livre, même s’il n’offrait pas les mêmes rêves que la plupart des autres. Puis je n’y ai plus repensé… pendant des années. Et pourtant, il est resté bien sagement et solidement ancré dans ma mémoire. Quand j’étais au cégep, il y a de ça huit ou neuf ans (ouf! ça passe), j’ai eu une innocente conversation sur la littérature où j’ai dit que la littérature jeunesse comportait parfois de vrais petits bijoux… et je me suis aperçu à ce moment que c’était à ce livre-là que je pensais. Première fois que j’y repensais depuis plus de cinq ans. Et pourtant, j’en conservais des images vives, puissantes.

L’histoire? Dans un futur indéterminé, mais lointain, après destruction de la couche d’ozone, la Terre est devenu un vaste désert où survivent des communautés, grandes villes ou villages. L’héroïne est une adolescente qui a grandi dans un village d’artistes. Loin dans le désert, ils vivent de l’industrie touristique grâce à un art particulier, celui des Chevaux de Ciel. À l’aide de jets de gaz lumineux extrêmement précis, ils dessinent des chevaux dans le ciel et les animent, faisant rêver leur public avec ces images d’un animal disparu. Mais les deux principaux artistes du village, respectivement grand-père et grand-oncle de l’héroïne, manquent à l’appel. Le premier est disparu dans le désert, l’autre est brûlé par le soleil et perdu dans son délire. C’est à elle, malgré son jeune âge, de prendre la relève.

Fable écologique, roman initiatique raconté à la première personne, abordant aussi les questions des traditions et du changement qu’on retrouve presque toujours chez Rochon, c’est vraiment un petit bijoux. Je l’ai relu avec les mêmes images, les mêmes émotions qu’autrefois.