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Don Quichotte l’antipathique

juillet 16, 2011

J’ai commencé à lire L’ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche (oui, en français) il y a un bail, et il me faudra sans doute encore un bail avant de le terminer. Je n’ai pas encore achevé le le premier tome. Pas que je n’aime pas. Disons que ce n’est pas de ces livres qui me forcent à les lire contre mon gré. Dans les deux interprétations possibles de l’expression: pas de ces livres qui m’absorbent au point où j’oublie tout, et délaisse tout, jusqu’au moment d’arriver à la fin (vulgairement, pas un page turner); pas non plus de ces livres qu’on lit par sentiment d’obligation, même si on n’en a pas envie. Plaisant, mais à petite dose, d’autant qu’il me paraît un peu répétitif.

Je ne résiste cependant pas à la tentation d’offrir quelques réflexions sur le personnage, avant d’avoir fini le livre. Sans grandes prétentions bien entendu, puisque je ne l’ai pas fini, ce livre même qui est sans doute l’un des romans les plus analysés et les plus commentés de l’histoire de la littérature universelle. Oubliez la bible, il n’y a que le Quichotte, raille-t-on parfois en coulisse de cette abondance du commentaire.

Don Quijote a la curieuse réputation d’être un personnage sympathique. À quelque part entre le doux rêveur inoffensif  et le vaillant défenseur de la veuve et l’orphelin. Le doux rêveur ayant la merveilleuse capacité de s’évader d’un monde trop routinier, trop plat, trop morne, vers un autre, peuplé de géants et d’enchanteur, où tout prend un sens, et une saveur épique, le soupirant de Dulcinée serait le triomphe de la fantaisie sur l’ennui. Le vaillant chevalier défendant les justes causes, sans se laisser perturber par le réalisme apparent des objections qu’on lui présente, résistant contre vents et marées, imperturbable dans sa quête, l’ingénieux hidalgo de la Manche serait un modèle d’abnégation.

La réputation du personnage est tout de même curieuse, car elle représente quelque chose comme un virage à 180º sur l’intention initiale de Cervantés. Ou peut-être pas tant, car, sans doute, l’auteur s’est pris d’affection pour son personnage, et avait bien l’intention d’amuser, aussi se colore-t-il aisément de ces teintes sympathiques. Pourtant, Cervantés voulait surtout montrer à quel point don Quichotte était ridicule, et combien ses lectures étaient nuisibles. Il condamnait les romans de chevalerie (à l’exceptions de quelques-uns, qui échappèrent au bûcher imaginaire du chapitre 6), et ne cachait pas son impatience face aux trop grands admirateurs du genre, qu’il caricaturait à travers un Quichotte devenu incapable de distinguer la réalité de la fiction.

Certes, l’interprétation d’un personnage peut changer au fil du temps, il n’est pas interdit de se réapproprier une oeuvre, surtout classique. En l’occurrence, toutefois, la radicalité du changement a de quoi faire sourciller. Je crois – mais quelques quichottologues auront sans doute déjà étudié de près les variations de la figure du Quichotte au fil du temps – que ce sont les romantiques qui ont imprimé le virage à l’interprétation commune du personnage pour lui donner le tour que nous lui connaissons aujourd’hui, si bien résumé dans la phrase de Quichottine: « […] ce héros d’un autre temps qui a su le traverser pour nous faire rêver, encore aujourd’hui, à un monde où tout serait possible. »

À la lecture du plus célèbre roman de Cervantés, toutefois, il ne m’est pas possible de trouver don Quichotte tout à fait sympathique, et il me vient en tête une interprétation du personnage rompant tout à fait avec l’idéalisme romantique et (peut-être même?) plus en phase avec l’esprit cervantinien (au temps pour ma prétention à faire une analyse sans prétention…). Le Chevalier à la Triste Figure m’apparaît en effet comme l’archétype de l’idéologue. Ceux qui me connaissent savent que je n’ai guère de sympathie pour les idéologues.

Don Quichotte est, oserais-je même dire, un dangereux idéologue. Comme tout idéologue, il déforme la réalité pour la conformer des modèles préétablis qu’il a trouvé dans des livres. Pour lui, c’était des romans de chevalerie – et sa biliothèque contient bien peu de livres qui n’en soit pas, à l’exception notable des livres de poésies. Pour d’autres, ce seraient les romans dystopiques ou les manuels de théorie économique classique. Mais le principe est toujours le même: assujetir la réalité au contenu d’un ensemble très homogène de livres.

Et il n’est pas inoffensif, loin de là! Il peut bien le paraître lorsqu’il charge, lance droit devant, un moulin à vent, pour s’écraser dessus et être jeté cul par terre, emporté par l’aile du moulin qu’il avait perforé de son arme! On se dira alors qu’il n’est dangereux que pour lui-même, qu’il eût mieux fait d’écouter le pragmatique, quoique simplet, Sancho Pança, qui lui criait dès le début de l’aventure que ces moulins n’étaient pas des géants! Mais cet épisode du chapitre 8 a beau être le plus célèbre de l’histoire, ce n’en est qu’un parmi beaucoup d’autre, dans un roman bien long. Il se précipite sur un marchand qui refuse de dire que Dulcinée est la plus belle sans l’avoir vue, avec l’intention de l’embrocher sur sa lance (finalement, Rossinante trébuche et c’est lui qui se retrouve rossé) – chapitre 4; il attaque d’innocents moines et se bat contre un écuyer biscayen – tous accusés à tort d’avoir enlevé une damoiselle- chapitres 8 et 9; croyant connaître la recette d’un baume miraculeux guérissant toutes les blessures, il s’empoisonne et empoisonne Sancho avec – chapitre 17… et je ne dis pas tout, bien sûr!

Emporté par sa folie, Don Quichotte est un homme dangereux dont il est plus sécuritaire de ne jamais croiser la route. Si vous l’élisez au gouvernement, il lèvera une armée de croisés pour « libérer » Jérusalem et massacrer des maures.

Comme tout idéologue, notre Quichotte a aussi un petit côté manipulateur, car il veut partager sa vision tronquée du monde. Plus cultivé que la moyenne des ours, il arrive à embobiner quelques esprits impressionnables, en premier lieu celui du pauvre Sancho. Le pragmatique écuyer de l’hidalgo manchego ne déforme pas la réalité de lui-même, car il « n’entend rien aux choses de la chevalerie errante », il voit les choses telles qu’elles sont… mais croie le plus souvent son maître sur parole dès lors que ce dernier lui explique comment il doit voir les choses. Le chevalier le persuade si bien qu’il quittera femme et enfants pour poursuivre des chimères, espérant, parce qu’on le lui avait promis, qu’il sera gouverneur et comte d’une île et qu’il finira sa vie dans l’opulence. Le pauvre homme, dans tous les sens du terme, est bon bougre, homme de bien (« si toutefois on peut donner ce titre à celui qui est pauvre » remarque finement le narrateur), mais abandonne ainsi les siens dans le besoin et va chasser le dahu avec l’ingénieux hidalgo, subjugué par la culture du délirant.

On se demandera après pourquoi je trouve don Quichotte antipathique.

Oh, certes, il ne fait pas le mal par malignité. C’est peut-être pire, en fait: il fait le mal, absolument persuadé que son jugement est infaillible et de représenter le bon droit.

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Protégé : Chapitre 3 (1) – L’arrivée au garal

novembre 27, 2009

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Protégé : Chapitre 2 (fin) – Les ruminations d’un capitaine

novembre 23, 2009

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Protégé : Chapitre 2 (10) – Fin de voyage

décembre 20, 2008

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Protégé : Chapitre 2 (9) – Refus

décembre 13, 2008

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Protégé : Chapitre 2 (8) – Entretien dans l’obscurité

décembre 6, 2008

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Protégé : Chapitre 2 (7) – Le plan

novembre 29, 2008

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Les polars déjantés de Jean-Jacques Pelletier

novembre 28, 2008

J’ai souvent décrit Jean-Jacques Pelletier comme une sorte de croisement entre Robert Ludlum et Daniel Pennac. Robert Ludlum, pour les vastes histoires d’espionnages très compliquées, aux nombreuses ramifications, pour la qualité du suspense et l’imagination parfois horrifiante dont il peut faire preuve pour la mise à mort de ses personnages. Professeur de philosophie passionné de finance, de psychologie, de spiritualité ésotérique, de géopolitique etc…, Jean-Jacques Pelletier utilise un peu ses romans pour faire la fusion de ses champs d’intérêt.

Ça donne des intrigues fouillées et très bien documentées. Ça donne un commissaire de police gastronome au vocabulaire inventif avec sous ses ordres un duo de policiers formé d’un hypocondriaque eczémateux et d’un autre atteint du syndrome de Tourette. On a droit à des artistes fous (Art/ho, clin d’oeil à Artaud) qui frayent avec des trafiquands d’organes, des amazones psychopathes, des sectes vampiriques, une floppée de femmes fatales, des motards-moines bouddhistes zen, un espion aux personnalités multiples et j’en oublie à la tonne. Avec de surcroît les principales agences de renseignement (NSA, CIA, DGSE, MI5, Mossad… même SCRS, parce que l’histoire se passe au Canada, mais faut pas exagérer, ce dernier est plus risible qu’autre chose) et les principaux groupes de crime organisés (motards, mafias russes, mexicain, américaine, colombienne, italienne, turco-kurde, yakusas et triades…) en toile de fond pour l’affrontement entre l’Institut, agence de renseignement indépendante, contre le Consortium, nouveau joueur dans le monde du crime organisé, qui tente de réaliser l’union de toutes les mafias du monde, sous le regard intéressé de « ces Messieurs » dont l’identité reste encore à révéler. Le tout forme le coeur de l’oeuvre de Pelletier, le cycle des Gestionnaires de l’Apocalypse.

Quand le mépris pour la politique se généralise et que la confiance dans
les institutions disparaît,
Quand les appartenances se dissolvent et que l’intérêt personnel devient la seule motivation,
Quand l’économie souterraine prolifère et que la débrouillardise est la principale vertu,
Alors une société est prête à tomber entre les mains de toutes les mafias. Le processus est inévitable.
Nous allons civiliser ce processus. Le rationaliser. Nous tenons là une occasion d’enrichissement unique dans l’histoire de l’humanité.
Nous allons gérer l’apocalypse.

Leonidas Fogg

Pour le moment, les Gestionnaires de l’Apocalypse comprennent trois tomes: La Chair disparue qui se déroule à Québec dans le milieux des arts, mettant en cause des trafiquants d’organe; l’Argent du monde, à Montréal, centrés sur les bars de danseuses nues et le milieu de la haute finance, deux milieux pas si lointains l’un de l’autre, et le Bien des autres, à Montréal aussi, centré sur les médias, les sectes et le milieu politique, milieux qui encore une fois se ressemblent étrangement. Hélas! La conclusion, qui doit s’intituler La Faim de la Terre, se fait attendre depuis maintenant des années. Je connais des fans qui pensent qu’elle ne sortira jamais. Il faut dire que monsieur Pelletier semble être très occupé, entre ses conseils d’administration, ses essais et sa collaboration avec Alibis. Peut-être aussi que l’actualité des dernières années va trop vite pour qu’il arrive à l’incorporer dans son histoire?

Enfin, on peut toujours se rabattre sur les « prequels » des Gestionnaires de l’Apocalypse, qui se penchent sur les débuts des principaux membres de l’Institut, Horace Blunt, le stratège de l’Institut, une sorte d’ordinateur humain passionné du jeu de go, Claudia et Bamboo Joe le moine zen et aussi F, la directrice de la plus puissante agence de renseignement du monde.

Protégé : Chapitre 2 (6) – Manigances

novembre 22, 2008

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Protégé : Chapitre 2 (5) – Le duel

novembre 16, 2008

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