Posts Tagged ‘Schtroumpfs’

Théorie économique et bande dessinée (1): Le Schtroumpf Financier

janvier 22, 2013

Voici le premier d’une série de billets que j’espère écrire (je ne fais plus de promesses) sur la représentation des théories économiques dans les bandes dessinées pour enfants ou pour ados. Accrochez-vous, c’est long!

 À l’heure où nos débats sociaux s’appuient sur certaines conceptions de l’économie, parfois implicites, parfois explicites, ne devrions-nous pas nous demander quels furent nos premiers contacts avec une théorie économique? Est-ce au cégep, dans les cours de philo ou de sciences humaines? Est-ce au secondaire dans les défunts cours d’économie?

Mais, en y pensant bien, n’avons-nous pas lu Astérix, les Schtroumpfs ou Achille Talon avant Adam Smith ou Karl Marx (quand nous avons lu Smith ou Marx)?

Pratiquement chaque fiction véhicule une certaine conception de l’être humain, ce qui a bien sûr un impact sur notre vision de l’économie. Mais surtout, il ne manque pas d’artistes pour enfants qui offrent une vision pédagogique ou satirique de l’ensemble de la société. Cette manière d’écrire fait même partie des spécialités de la vieille école franco-belge. Les jeunes qui les lisent s’intéressent surtout au caractère divertissant des histoires racontées, mais pour qui retourne les lire une fois un peu plus âgé, le caractère « sociologique » des histoires racontées est souvent frappant.

 Par où commencer?

Je me suis demandé si j’allais commencer par « Le Schtroumpf Financier » ou « L’archipel de Sanzunron » (de la série Achille Talon). Les Schtroumpfs, c’est une série qui s’adresse à un lectorat plus jeune qu’Achille Talon; un jeune d’aujourd’hui a donc davantage de chance de lire « Le Schtroumpf Financier » avant « L’archipel de Sanzunron ». Mais ce dernier a été publié bien avant, ce qui fait que des gens de mon âge l’ont lu avant « Le Schroumpf Financier ».

 Mais puisqu’il faut choisir, commençons par les petits lutins.

 Les Schtroumpfs: regard général sur la série

La recette des Schtroumpfs, c’est la construction d’histoires qui font une satire des institutions humaines. Le scénario-type est celui-ci: les Schtroumpfs vivent en paix dans un petit village utopique où chacun a son rôle et sa personnalité, quand (soudain!) survient une institution quelconque. Dès lors, les choses vont de mal en pis, et on apprend petit à petit tous les travers de l’institution. Une solution est alors trouvée et le village retrouve sa paix d’origine et son statu quo.

Cette recette, qui apparaît très tôt (dans Le Schtroumpfissîme)  ne touche pas tous les albums, mais tend à se systématiser au fur et à mesure que la série avance. Le Schtroumpf Financier fut publié dans dans la période tardive des Schtroumpfs, où cette recette est devenue quasiment l’unique moteur de la collection.

 Il existe quelques variations dans la série. Notamment, dans certains cas, une certaine utilité est reconnue à l’institution: on l’introduit alors comme une solution à un problème, mais une solution qui dégénère vite (dans Le Schtroumpf Reporter, le journalisme apparaît pour combattre les rumeurs, mais dérive rapidement vers le sensationalisme). D’autres fois, il s’agit uniquement d’un vice ou d’une nuisance, qui ne trouve aucune justification (les jeux de hasard, par exemple).

 Le Schtroumpf Financier

a) De la monnaie au village des Schtroumpfs

Le Schtroumpf Financier se trouve dans cette seconde catégorie. L’histoire, en effet, ne présente aucune utilité à l’argent. La communauté schtroumpf a une économie autarcique, qui fonctionne grâce à un système d’échange de biens et services basé sur la seule entraide (1). Un Schtroumpf  l’explique à Olivier, l’apprenti de l’enchanteur Homnibus: quand on a besoin d’un pain, on va le demander au Schtroumpf Boulanger, et celui-ci le leur donne. Tout simplement.

Olivier, épaté, explique en retour que, chez les humains, tout se vend et s’achète. En visite au village humain, il montre au Schtroumpf comment on échange de l’argent contre des biens. Enthousiasmé, le Schtroumpf décide d’importer ce système au village.

L’enthousiasme de celui qui deviendra le Schtroumpf Financier n’est pas expliqué dans le scénario. Il met beaucoup d’efforts à fabriquer la monnaie, malgré son apparente inutilité (il va chercher de l’or chez le Schtroumpf Mineur, qui est bien content de se débarrasser de cette « saloperie inutile », fait fondre les pièces par le Schtroumpf Bricoleur, qui se demande à quoi ça peut bien servir…) et fait adopter son idée par des Schtroumpfs qui n’y comprennent pas grand-chose. En fait, les premiers échanges monétarisés entre les Schtroumpfs sont présentés comme « amusants », ce qui semble être la clé de l’énigme: ces naïves créatures ont adopté l’argent comme un simple jeu. Il va sans dire qu’ils vont payer le prix d’une telle candeur.

On note donc combien l’introduction de la monnaie chez les Schtroumpfs est artificielle. De la même manière, le montant des prix apparaît de manière artificielle: c’est le Schtroumpf Financier, qui, à l’aide de savants calculs en fonction du coût et du temps de production des biens, fixe une « échelle de valeur ». Chez les Schtroumpfs, les prix ne semblent donc pas s’adapter aux circonstances d’eux-mêmes, comme le voudrait  le principe de l’offre et la demande. On ne voit d’ailleurs aucune illustration claire de ce principe au fil de l’histoire.

b) un système à la dérive

Le premier désagrément survient lorsque le Schtroumpf Cuisinier demande salaire pour le repas. Ayant payé pour les ingrédients et dépensé de son temps, il demande une juste rétribution. En grognant, les schtroumpfs se rendent à la logique de l’argument.

Dès lors, les choses commencent à se mettre en place. Les Schtroumphfs dotés de talents et métiers en demande gagnent bien leur vie: le Cuisinier, le Boulanger, le Paysan, le Mineur, le Bricoleur, le Financier – bien sûr -, tandis que d’autres la gagnent maigrement: le Musicien qui joue faux (mais se fait payer à l’occasion par le Paysan pour faire tomber la pluie), le Farceur qui ne peut pas vendre ses cadeaux piégés (sauf quand quelqu’un veut jouer un tour au Schtroumpf à Lunette), et d’autres ne la gagnent pas du tout: le Schtroumpf Paresseux, notamment. Petite mention à la plainte de la Schtroumpfette: « Schtroumpfer des soins au Grand Schtroumpf, me schtroumpfer du Bébé, les lessives, le ménage… qui va me payer pour tout ça? »

Lorsque le Schtroumpf Paresseux devient sans le sous, le Financier parvient à le convaincre qu’il doit se mettre au travail. Mais alors comment fera-t-il d’ici son prochain salaire? C’est alors que le Financier introduit le prêt avec intérêt. Peu de temps après, le Boulanger arrive avec ses surplus d’argent, le Financier lui offre de le garder pour lui et de le faire fructifier, en lui versant un intérêt. La banque est née.

L’effondrement d’un petit pont introduit un nouveau cycle de problèmes. Alors que normalement les Schtroumpfs se réunissent pour effectuer ce genre de travaux, cette fois, il faut acheter le matériel et payer le temps des ouvriers. La solution? Le Financier offre de payer les travaux, en échange de quoi on lui paiera un droit de passage sur le pont. Les Schtroumpfs commencent à en avoir vraiment marre de payer pour tout. Mais ce n’est pas tout: pour réduire les coûts des travaux, le Schtroumpf Bricoleur accepte des planches de moindre qualité – et touche au passage une petite enveloppe pour préférer ce fournisseur plutôt que l’autre (la corruption fait son apparition). D’autre part, des difficultés inédites surgissent pendant les travaux: les ouvriers quittent le chantier à la fin de leur journée de travail, sans se soucier d’achever ce qu’ils ont commencé.

Mais la vie continue au village. Le Schtroumpf Financier fait preuve de toujours plus de créativité: il place l’argent des riches pour le faire fructifier, prête aux pauvres contre des taux de remboursements usuraires; il invente l’hypothèque, s’approprie des maisons où demeurent des Schtroumpfs désormais devenus locataires; il propose au Grand Schtroumpf de faire réparer son laboratoire contre un pourcentage sur tous les services qu’il fournira aux Schtroumpfs (le Grand Schtroumpf refuse, ne voulant faire payer personne pour ses services).

Au-delà de la mécanique du système, celui-ci va affecter les comportements. L’avarice rend imprudent le Schtroumpf Paysan qui se fait prendre par Gargamel. Il sera aussi libéré par ses compagnons en prenant Gargamel au piège de sa propre avarice. On peut ici noter que l’occasion a été ratée par le scénariste de mettre en scène le rôle de l’argent dans une opération de type secours/militaire; l’épisode apparaît plutôt comme un retour temporaire à la solidarité traditionnelle des Schtroumpfs. Mais peut-être était-ce justement le but que de montrer que certaines crises mènent à l’abandon temporaire des considérations purement monétaires?

Quoiqu’il en soit, alors que dans la plupart des scénarios des Schtroumpfs, la « crise Gargamel » sonne la fin de l’histoire, ce n’est pas le cas ici. Le véritable ennemi, c’est le système monétaire lui-même. Les comportements ne cessent pas de se transformer: certains perdent le sommeil à force de planification financière, rongés par l’angoisse de la pauvreté, d’autres deviennent des lèches-bottes des riches – représentés ici par le Schtroumpf Financier lui-même.

Jusqu’à ce que le ras-le-bol éclate, sous la forme d’un seul individu. « On ne danse plus, on ne chante plus, ce n’est pas une vie! » Il s’exile du village, avec quiconque veut le suivre, pour reconstruire un autre village, où l’argent n’existera pas. Et hop! Tout le monde le suit dans l’enthousiasme, sauf le Schtroumpf Financier. « Vous ne pouvez pas partir, vous me devez de l’argent! » crie-t-il aux autres… qui lui lancent toutes les pièces d’or qu’ils ont et fichent le camps. Alors le Schtroumpf Financier se dit que, au fond, comme ça, tout lui appartient. Puis il réalise qu’il ne sait pas comment faire du pain, ou réparer une charpente… et qu’il se sent seul. Il va trouver les autres, leur rend tous leurs biens et aboli le système monétaire. Au retour, le Grand Schtroumpf lui sert une morale fort curieuse pour l’histoire qu’on vient de lire, comme si Peyo, à la dernière case, refusait d’assumer son propos « Ce qui est bon pour les humains ne l’est pas forcément pour les Schtroumpfs! »

 Commentaire

La schématisation du système économique par Peyo a des allures de modèle théorique, avec ses qualités et ses défauts. On voit qu’elle aboutit à une représentation de l’argent très négative (2).

Au contraire des théories classiques qui présentent l’argent comme un lubrifiant des échanges, ici il apparaît plutôt comme une source de problèmes, qui complique la production et les échanges et nuit à leur efficacité. L’exemple de la réparation du pont est celui qui illustre le mieux cette conception. Le système de corvée collective s’avère, pour cette petite communauté, une solution plus efficace à court terme (le travail est effectué en fonction de l’objectif à atteindre et non en fonction du salaire à obtenir) et plus rentable à long terme (il est à l’abri de la corruption, les matériaux utilisés sont optimaux et l’usage du pont est gratuit pour tous).

L’autre caractère évident de la représentation du système monétaire par Peyo réside dans les inégalités sociales. Nous avons une communauté fondamentalement égalitaire, où le statut des Schtroumpfs n’est pas évalué en fonction de l’utilité comparée de la contribution de chacun à la communauté. Le Poète et le Paresseux peuvent combler leurs besoins de la même manière que le Paysan et le Bricoleur. L’introduction du système marchand dans la communauté a pour effet de réduire l’accessibilité des biens et services, obligeant chacun à se demander ce dont, individuellement, il a le plus besoin. Les Schtroumpfs dont les compétences permettent de satisfaire des besoins matériels deviennent plus riches que ceux qui satisfont des loisirs, ou dont l’utilité se résume au fait qu’ils enrichissent le paysage de leur présence. Il y a donc des pauvres qui ne peuvent pas satisfaire leurs besoins, et des riches qui ont de l’argent à ne plus savoir qu’en faire. Le caractère « utilitaire » des professions rentables comporte deux exceptions principales: le Schtroumpf Financier et la Schtroumpfette.

Le premier a une profession a priori inutile: elle ne remplit pas un besoin matériel. D’ailleurs, elle n’existait pas avant l’introduction de l’argent – un argent dont on a vu qu’il est lui-même absolument inutile à la bonne marche du village des Schtroumpfs. Sa profession crée sa propre utilité, et n’a de sens qu’au sein de ce système. Mais puisque ce système ne semble pas avoir de raison d’être, cela fait du Schtroumpf Financier un parasite, qui prospère uniquement en raison de l’adhésion des autres à ce système. Une telle adhésion, toute entière fondée sur une illusion, s’apparente à de l’aliénation.

La Schtroumpfette, pour sa part (et dans une moindre mesure, c’est aussi le cas du Grand Schtroumpf), fait un travail essentiel, mais gratuitement, parce que ce travail doit bien être fait et que personne n’est disposé à payer pour ce faire, d’autant qu’ils savent que, payée ou pas, elle le fera.

Ce portrait d’ensemble, bien que très sombre, n’est pas une satire bien féroce – et aurait même gagné en réalisme à être plus mordante. Il aurait pu décrire plus en détail la « prolétarisation » des Schtroumpfs pauvres, forcés de devenir ouvriers pour gagner leur vie. Puis l’embourgeoisement des Schtroumpfs riches, cessant de travailler pour déléguer leurs activités à leurs ouvriers et un contremaître. Ç’aurait pu être une occasion pour des Schtroumpfs artistes de s’enrichir en les divertissant, quitte à s’adapter à leurs goûts. Le Schtroumpf à Lunettes aurait pu commencer à gagner sa vie en écrivant des théories économiques sous la dictée du Schtroumpf Financier. J’extrapole, mais je pense rester dans l’esprit initial de la BD. Juste, comme je l’ai dit, un peu plus féroce.

Au milieu des différentes critiques déjà signalées, la principale faiblesse de la représentation offerte par Peyo apparaît avec évidence: elle provient du fait qu’il renonce à donner une explication logique à l’existence de l’argent. Si, dans sa fable, la monnaie apparaît d’abord comme un jeu, puis existe comme une contrainte un peu fétichiste – et illusoire – une telle situation n’existe pas dans la réalité. Ce n’est pas tant que la communauté schtroumpf autarcique, égalitaire et vivant par la seule entraide soit irréaliste: elle l’est, mais pas tant que ça. Il existe des groupes humains qui fonctionnent ainsi, sans échange marchand (dans le terme « marchand », j’inclue les échanges monnétarisés et le troc), par l’entraide et le don (3). Ce qui est irréaliste, c’est qu’un tel groupe adopte l’argent sans raison, car l’argent y constituerait effectivement un système moins efficace que le précédent. Pour adopter les échanges marchands, une société doit y trouver un avantage.

Il est possible (mais je m’aventure un peu) d’interpréter la dernière phrase du Grand Schtroumpf en ce sens. Si dans ce qui est bon pour les Humains n’est pas nécessairement bon pour les Schtroumpfs, on entend par « Humains » une société complexe et vaste, et par « Schtroumpfs » une société de petite échelle, autarcique et simple, alors elle acquière davantage de sens qu’un simple refus par le scénariste d’assumer son propos. Elle signifierait alors que les questions « pourquoi les échanges marchands? pourquoi les systèmes monétarisés? » demeurent ouvertes. De fait, elles le sont: on trouve dans la littérature anthropologique de vastes débats sur le sujet (la littérature anthropologique est d’ailleurs beaucoup plus riche sur cette question que les théories économiques, et les économistes auraient sans doute intérêt à s’y intéresser de plus près qu’ils ne le font).

Dans Le Schtroumpf Financier, l’inutilité de l’argent conditionne aussi la facilité apparente de la solution. Si l’argent est inutile, alors un acte de désobéissance civile ponctuel (car le refus soudain des Schtroumpfs d’avoir recours à l’argent en est bien un) a un effet radical et définitif. Il est pratiquement sans conséquences, et rétablie du même coup à la fois l’égalité sociale, la liberté et la joie de vivre. Mais si c’était si facile, on l’aurait fait depuis longtemps!

 Notes

(1)On notera que, dans Les Schtroumpfs, comme dans de nombreuses autres séries, il y a une certaine plasticité dans la représentation de la communauté où se déroule l’histoire. On voit parfois, dans les autres albums, les Schtroumpfs échanger des choses contre des noisettes, qui servent de monnaie, ou parier des noisettes. Mais on adapte les hypothèses au besoin du scénario: dans « Les Schtroumpfs joueurs », on suppose que les paris ne sont pas connus des Schtroumpfs au début de l’histoire, tandis que dans « Le Schtroumpf financier », on suppose qu’il n’y a jamais eu de monnaie chez eux.

(2) Signalons en passant que, depuis longtemps, beaucoup de gens spéculent sur la possibilité que les Schtroumpfs véhiculeraient une idéologie communiste. Tant qu’à aller par là, ça me paraît plus anarchiste que communiste.

(3) Pour autant, de tels systèmes n’excluent pas forcément des jeux de pouvoir et des inégalités sociales.

Publicités