Posts Tagged ‘Science-fiction’

Une planète, une nation?

juillet 3, 2011

Je regarde quelques séries de science-fiction ces temps-ci, et je ne peux m’empêcher de tiquer, comme je l’ai déjà fait de nombreuses fois par le passé, face à ce curieux dogme de la science-fiction qui tend à associer à chaque planète une culture et une nation unique. Dans Star Trek, Fascape, StarGate… et toutes les séries basées sur le modèle de l’exploration spatiale, on retrouve ce schéma: une planète, une nation. Souvent, même, plusieurs planètes, une seule nation, une seule culture (par exemple l’empire klingon…). C’est bien plus simple comme ça, bien sûr. Et il y a quelques contre-exemples, bien sûr: la planète Mongo, de Flash Gordon, regroupe une diversité culturelle vingt fois plus élevée que l’empire romulien qui pourtant n’est pas le pire exemple à donner: « à peine » une douzaine de planètes, et quelques espèces différentes si j’en crois wikipédia (dans l’article en anglais, par contre, on dit que les informations à propos de sa taille sont contradictoires). Mais Flash Gordon ne fait jamais intervenir de planètes autre que Mongo, ce qui explique la diversité de cette dernière: puisqu’il n’est pas question de situer la culture qu’on va découvrir au prochain épisode dans un autre système solaire, aussi bien qu’elle se trouve dans le village d’à côté. Par ailleurs, les séries de type « Flash Gordon » sont beaucoup moins nombreuses que les séries de type « Star Trek »… et les types ne se croisent pas. Je ne connais pas d’oeuvre de science-fiction qui ait tenté de concilier la diversité culturelle qu’on retrouverait probablement sur chaque planète et un nombre très élevé de planètes. Sur les séries qui suivent le schémas d’exploration à la « Star Trek », on retrouve au mieux deux espèces ou deux nations sur un même monde, dans le but de représenter une guerre interne: c’est représenté comme une situation anormale, alors qu’en réalité c’est l’inverse qui serait surprenant.

Des séries comme Stargate ou Farscape rendent encore plus évidente la distorsion qu’on opère dans ce genre. En situant l’exploration spatiale à notre époque, à partir de la Terre telle qu’on la connaît, on voit des explorateurs aller sur des planètes étrangères, rencontrer LE peuple qui y habite, et revenir sur Terre… voyons, combien y a-t-il de pays sur cette planète, déjà? 192 membres de l’ONU, auxquels on pourrait ajouter le Vatican. Inutile d’ajouter que plusieurs de ces pays sont multinationaux, et qu’il existe une grande quantité de peuples je jouissant d’aucune reconnaissance officielle. On va sur une planète étrangère (où cependant les pins sont identiques aux nôtres), et on y découvre un unique peuple, parfois représenté par un unique village. Ce sont là de bien petites planètes.

À l’opposé, une série comme Star Trek tend à atténuer la distortion, en présentant comme un tout à peu près monolithique les « humains/terriens ». Située quelques siècles dans le futur, elle peut s’offrir le luxe de postuler que le contact avec des extraterrestres a mené à la formation d’un gouvernement planétaire (et même transplanétaire) uni, et possiblement à une uniformisation culturelle. Pourtant même Star Trek n’élimine pas entièrement la diversité terrienne. Par exemple dans « Star Trek Voyager », un membre d’équipage (Chaquotay), attache de l’importance à son origine amérindienne. Mais l’exemple le plus curieux est sans doute celui de Chekov, l’ingénieur russe de la série originale. Ce personnage est à la fois un témoin de la diversité des nations terriennes et un témoin de l’union sous un gouvernement planétaire. La série orinale ayant commencée en 1966, en pleine guerre froide, retrouver un personnage russe dans le même équipage que des américains témoignait en effet de cette union pacifique initiée par l’exploration spatiale.

La science-fiction présente parfois aussi des univers issus de la colonisation par les terriens de planètes désertes (ou bien déjà habitables, ou bien terraformée, concept relativement récent). Le résultat demeure sensiblement le même: première possibilité, on présente un empire unifié. Pour rappelle, aucun empire de l’histoire de l’humanité n’a jamais été capable de conquérir le monde, alors on se demande bien, malgré tout développement technologique imaginable, comment on peut arriver à maintenir un empire de plusieurs dizaines de planètes dans un même ensemble politique. Ou bien différentes planètes sont indépendantes, mais unifiées. Encore là, cela me paraît être de bien petites planètes. Différentes nations terriennes n’ont pas fondées différentes colonies concurrentes sur une même planète, comme c’est arrivé sur le continent américain? N’y a-t-il pas eu de scissions entre continents/régions éloignées sur une même planète, amenant à la formation de différentes entités politiques autonomes? Ce schémas se retrouve même chez un géant comme Asimov, pourtant pas spécialement porté au simplisme.

Je sais bien que la science-fiction n’est pas, par essence, réaliste. Elle est le produit et la projection de son époque bien plus qu’une simulation du futur ou de l’univers éloigné. Elle utilise des schémas simplifiés. Mais il serait quand même intéressant de voir quelqu’un essayer d’assumer le défi de créer un univers où plusieurs planètes habitées existeraient, et d’assumer que chacune est vaste et diversifiée.

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Les univers poupées russes

août 8, 2010

On pourrait en faire une étude fort détaillée aussi bien en littérature qu’en cinéma: la science-fiction a le béguin, depuis un certain temps, pour le thème des univers factices. Qu’il s’agisse de manipulation de la matière par des hommes-dieux (Dark City), d’univers virtuels (Existenz, The Matrix), de la folie (je n’ai pas d’exemple cinéma en tête –Perfect Blue?-, mais à la télé je pense à un épisode de Buffy, et à un autre de Au-delà du Réel), de la téléréalité (The Truman Show) ou de rêves, les univers factices fascinent par leur caractère incertain.

On pourrait s’interroger sur l’émergence de ce thème dans notre imaginaire. Le rapporter à l’évolution de notre philosophie, dans un vaste cheminement faisant appel à Descartes (le doute méthodique), Nietzsche (la mort de Dieu), les existentialistes (l’absurdité du monde) et les post-modernes (et leur relativisme envahissant).

Ou on peut se contenter de profiter des oeuvres produites en se cassant la tête pour la durée de la projection, et revenir les pieds sur terre à la sortie du cinéma (changez les mots pour correspondre au besoin avec la lecture ou quelque autre média).

Après cette entrée en matière, selon l’air du moment, le lecteur se doute bien que je parle ici de Inception (Origen en espagnol), que je suis allé voir cette semaine. J’avais quelques appréhensions concernant la difficulté à le comprendre en raison de la langue et de la complexité du scénario dont tout le monde parle. Mais ça a été. La complexité n’est pas tant dans les dialogues que dans l’articulation des scènes et des niveaux de réalités entre eux. J’ai presque tout compris, n’ait manqué ici ou là qu’un ou deux détails technique sur la technologie utilisée ou les concepts de fonctionnement, rien d’essentiel. Quant à la complexité du scénario elle-même, sur laquelle insistent tous les commentateurs, elle est bien réelle, mais n’exagérons rien: d’une part, le réalisateur est assez méthodique pour ne pas perdre son public, d’autre part, il n’y a rien là pour dérouter vraiment les amateurs du genre.

Ici, les univers factices sont rêvés, grâce à une technologie qui existe dans une époque indéterminé (la nôtre ou un futur rapprochée). L’existence de cette technologie semble être connue de tous les puissants de ce monde, mais pas du commun. Cet aspect est peut-être un facilité scénaristique, qui permet entres autres d’introduire le personnage d’une novice: le spectateur bénéficiera des explications qu’on lui prodigue.

Pour avoir le droit de rentrer chez lui (où il est recherché par la justice), une sorte de mercenaire du rêve doit s’introduire dans la tête d’un riche héritier pour y implanter une idée. L’entreprise s’avère particulièrement compliquée, et il faut recourir à une technique élaborée où les personnages rêvent à l’intérieur des rêves.

Bien sûr, on n’évite pas le cliché du genre autour du questionnement à savoir si on est ou pas dans un univers « réel », mais c’est ici moins lourd qu’à l’habitude. D’entrée de jeu, on fournit un moyen d’identifier l’univers réel, et un univers de référence. Un moyen dont on voit tout de suite les limites, d’ailleurs, et à cet égard la fin ne procure aucune surprise (elle a fait rire dans la salle – un rire entendu).

Mais le moyen utilisé pour créer les univers factices procure au film un aspect le plus intéressant: les rêves sont bien sûrs liés à l’inconscient et la psychologie profonde des personnages qui y évoluent. Il est aussi influencé par l’environnement du rêveur. Ce dernier aspect influence beaucoup les scènes d’action.

Ces dernières, et les effets visuels en général, sont d’ailleurs superbes.

Dans l’ensemble, un film fort plaisant dont je recommande le visionnement.

J’irais bien le revoir, d’ailleurs, pour les petits bouts où j’en ai manqués…

Récompenser la faiblesse

janvier 12, 2010

Je n’ai pas grand-chose à dire sur Avatar, tout a déjà été dit: Effets visuels extraordinaires, scénario sans grand intérêt (au mieux ordinaire). Quant à commenter l’idéologie du film, comme ça semble être la mode… bof; rien de nouveau sous le soleil, sauf que depuis quelques années les religieux et les conservateurs s’excitent plus qu’avant sur le contenu des films à succès. Un regret: j’aurais cru que les Na’Vis amoureux mêleraient leurs tresses (des espèces d’organes-à-communier) plutôt que de s’embrasser (ou en plus de s’embrasser). M’enfin. Quelqu’un a dû y penser, mais je suppose que quelques pudibonds américains y ont vu un symbole obscène.

Je suis quand même épaté qu’on songe à récompenser ce film pour son principal point faible: le scénario. Le syndicat des scénaristes américains a-t-il perdu la tête? Comment peut-on mettre en nomination pour un prix un scénario qui est essentiellement une enfilade de clichés, téléphoné du début à la fin, et comportant des invraisemblances majeures (par exemple: une pilote qui refuse d’ouvrir le feu sur l’ennemi pendant la bataille devrait normalement passer en court martiale, ou au moins être mise aux arrêts; alors, qu’elle ait accès aux prisonniers…), pourrait-il être récompensé? Y a-t-il si peu de choix? On peut récompenser Avatar de nombreux prix: les effets spéciaux et effets visuels, bien sûrs, la réalisation, le montage, ce genre de trucs. À la rigueur, le meilleur film, si on juge que le scénario est un critère d’importance faible ou moyenne. Mais PAS le meilleur scénario. Quand même!

District 9

janvier 7, 2010

Mon premier film de l’année a été District 9. Les attentes, sans êtres exagérées, étaient assez élevées, puisqu’on m’en avait dit beaucoup de bien, beaucoup de critiques le décrivant par ailleurs comme le film de science-fiction le plus original depuis longtemps (sans jamais préciser jusqu’où allait ce « longtemps »). Ça ne mets pas forcément la barre très haute, tant il est vrai qu’en matière de science-fiction, le cinéma est souvent quelques décennies en retard sur la littérature, quand il ne se contente pas d’un « verni » de science-fiction pour appliquer les recettes hollywoodiennes de films bourrins. Mais quand même… j’avais des attentes, ce qui n’est généralement pas conseillé lorsqu’on voit un film la première fois, comme on sait.

Et, surprise! je n’ai pas été déçu. La facture visuelle est travaillée, le rythme est excellent, la réalisation inventive, le mélange des genres est réussi. Le scénario est souvent prévisible, mais atténue ce défaut par le fait qu’il ne prétend pas être une histoire à chute. Le critique de Solaris a regretté qu’un cliché se glisse au coeur du scénario, mais personnellement ça ne m’a pas gêné. Les amateurs de science-fiction « scientifique », de celles qui expliquent les phénomènes scientifiques et fait de la vulgarisation par la bande, par contre, seront déçus: District 9 évite soigneusement ces parages périlleux de la science-fiction (il est si facile de faire des erreurs) en n’expliquant rien au niveau scientifique. On se situe dans une science-fiction résolument « sociale », puisque tous les enjeux évoquent ceux des camps de réfugiés.

J’évoquais le mélange de genre: on a ici un petit morceau de film imitant le reportage-documentaire (qui va aussi bien de blairwitch project à To die for), du film de bidonville violent (on pense à l’excellent Cidade de Deus), au film de robots-combattants à la japonaise (pas d’exemple immédiat en tête qui ne soit pas des dessins animés), les films d’humains transformés (La Mouche), et même un tantinet de ET téléphone maison. On y voit aussi le thème du raciste forcé, pour des raisons de survie, de se cacher parmi ceux qu’il méprise et donc de transformer son regard sur eux (oserai-je évoqué un film qui aborde ce thème pas du tout dans le même registre? … bah, je l’ai déjà fait avec E.T. après tout… Rabbi Jacob!!!). Avec pareil mélange, ç’aurait pu donner une mélasse infâme, mais la sauce prend bien, et, pourvu qu’on apprécie le ton ultra-cynique et sans complaisance adopté, on passe un bon moment.

Je vous invite à jeter un coup d’oeil au court-métrage qui l’a inspiré et à cette note de Boulet.

Lire les mondes imaginaires

décembre 18, 2009

Lors de mon cours d’introduction à la psychologie, au cégep, quelques pages du chapitre sur le cognitivisme étaient consacrés à la construction de concepts. Un exercice prenait un mot imaginaire (disons Badu) et proposait différentes images avec la mention « ceci est un badu » ou « ceci n’est pas un badu »; l’idée était de montrer à l’étudiant qu’après avoir observé chacune des images, il en était naturellement venu à une certaine définition de ce qu’est un badu. Notez bien en passant que cette façon de fonctionner, extrêmement pratique pour les enfants et tout individu qui s’initie à un nouveau langage, entre souvent en contradiction avec la méthode scientifique et ne cesse de donner des mots de têtes aux intellectuels forcés de travailler avec des concepts complexes qui se forment malgré eux sans forcément correspondre à leurs critères.

Mais passons, ce n’est pas exactement de cela que je parle ici. Cette introduction a essentiellement pour objectif de faire remarquer que la lecture de fictions présentant des mondes imaginaires fonctionne exactement de la même manière, et que c’est même l’un des principaux plaisirs des amateurs de fantasy et de science-fiction que de voir se former des concepts nouveaux au fil des pages. La littérature de ces genres présente quantité de concepts exotique, dont le lecteur ne sait a priori rien. Souvent, ils ne sont expliqués nul part: c’est à l’usage que le lecteur s’en façonne une image.

L’exemple typique, en fantasy, c’est le fonctionnement de la magie: souvent expliqué, pas toujours, c’est surtout à l’usage que le lecteur apprend les règles de… cette chose invraisemblable (parfois apparenté à un art, parfois à une science, parfois à une excroissance biologique). À chaque univers sa magie, et il faut en réapprendre les règles à chaque fois. Mais ce n’est qu’un exemple parmi un fourmillement: relations politiques, espèces inexistantes (voire: apparemment existantes – un « lion » peut être une créature qui n’a des lions que nous connaissons que l’apparence), artefacts, objets du quotidien, mythologie, technologie, métaphysique, tout est sujet à être redéfini par l’auteur en fonction de critères qui lui sont propres. En ce sens, l’auteur de science-fiction est, plus que l’auteur des littératures générales ou policières, moins encore que l’auteur de fantasy, un démiurge (Dieu créateur de toute chose). Il a le droit de toute faire, la seule chose qu’on puisse exiger de lui étant de respecter une certaine cohérence interne à son univers.

S’y ajoutent certaines contraintes: la science imaginaire de la science-fiction est tenue de ne pas enfreindre (du moins pas trop visiblement), les lois de la science telle qu’elles sont connues des lecteurs potentiels. Une certaine intertextualité joue aussi un curieux rôle dans les univers standardisés de la fantasy; je ne sais pas pourquoi, mais les lecteurs de ce genre littéraire affichent parfois une certaine intolérance quand un auteur redéfini un concept bien connu; les « elfes », par exemple, sont définis par les oeuvres qui ont précédé l’auteur, notamment celle de J.R.R Tolkien. Une partie du lectorat critique fatalement les écarts par rapport au standard; personnellement, j’y vois une marque d’immaturité. Mais pour se libérer de cette contrainte, les auteurs utilisent souvent LE procédé des littératures de l’imaginaire: renommer. Ainsi dans la Tapisserie de Fionavar n’y a-t-il pas d’elfes ni de gobelins, mais des lios alfar et des svart alfar… Guy Gavriel Kay s’est ainsi mis à l’abri de toute critique d’intertextualité, forçant le lecteur à redéfinir ses concepts en fonction de nouveaux standards (mais, allez savoir pourquoi, Kay n’a pas renommé les « nains »). Le procédé n’est pas absolument nécessaire lorsqu’on a affaire, soit à des lecteurs tout à fait nouveau (sans préjugés, donc), ou à des lecteurs plus matures ou plus « expérimentés » dans ce type de littérature. Comme le dit Yves Meynard:

Quand un lecteur chevronné entame une nouvelle de SFF qui débute par « Jacques mit son chapeau », il ne prend rien pour acquis. Jacques n’est peut-être pas un être humain, il n’est pas forcément vivant, son chapeau est peut-être un couvre-chef magique, Jacques ne le met pas forcément sur sa tête…

En en discutant avec des amis lors de la dernière « bière philosophale » à laquelle j’ai participé, l’un d’eux a évoqué des conseils d’écriture attribués à Orson Scott Card, qui disait que pour un premier roman de fantasy, le mieux à faire pour un jeune auteur lorsqu’il l’aurait fini, c’était de déchirer le premier chapitre. Celui dans lequel, suivant une erreur de débutant commune à ce qu’il paraît, il a voulut tout expliquer à son lecteur. Or, expliquer est inutile: tout le plaisir que retire le lecteur à découvrir un nouvel univers est justement de comprendre avec un minimum d’explications.

Une ville qui n’existait pas

décembre 3, 2009

Benjamin Blacke, alias Badluck Ben, n’est pas fou. Du moins, il le pense. Il est chauffeur de taxi à Memoria, et il mène sa vie comme il peut, en menant ses clients d’un point A à un point B, quand il ne perd pas une partie de billard contre un gamin complètement ivre. Jamais son surnom, toutefois, ne s’est autant confirmé que le jour où une cliente trempant dans des affaires troubles oublie sa valise dans son taxi. C’est le jour où il voit des anarchistes passe-murailles. Le jour où il voit un personnage encore plus inquiétant, pour qui tout semble un jeu, même la vie de quiconque croise son chemin, y compris sa propre vie. Et pour conclure la journée, il réalise que le pont qui mène hors de Memoria semble s’étirer à l’infini.

Il n’y a pas beaucoup de bande dessinée au Québec. La BD demeure, tous pays confondus (Japon excepté, peut-être), un art qui touche un public plus restreint que la littérature ou le cinéma. Notre petit pays (en population, s’entend) trouve difficilement le marché pour vendre ses BDs. Nos créateurs cherchent plutôt du côté des éditeurs étasuniens ou franco-belges pour être publiés, malgré les très louables efforts de quelques vaillants éditeurs comme les 400 coups et la Pastèque. Le Naufragé de Memoria demeure à mes yeux l’une des réussites québécoises les plus abouties en ce domaine.

Il s’agit d’un diptyque, dont le premier volet aurait très bien pu être le seul, et dont le deuxième n’a pas gâché la sauce. Le deuxième offre également une fin satisfaisante, tout en gardant une discrète ouverture pour une suite. Mais depuis le temps, cette suite n’a jamais vu le jour, et on n’en est pas frustrés, car les auteurs ont eu la courtoisie de nous offrir une histoire qui se tient bien. Le tout dans un univers qui oscille entre le film de gangsters et la science-fiction, avec un supplément plus « philosophique » dans le second volet (qui rend ce dernier plus sombre, d’ailleurs).

On a dit que le scénario était complexe. Je le trouve au contraire d’une élégante simplicité, surtout dans le premier volet. Faut dire qu’en deux fois 55 planches environ, il fallait éviter de trop compliquer les choses si on voulait s’attarder sur la saveur des événements. C’est ce que font les auteurs, qui nous offrent l’humour, la mélancolie, le rythme, bref: une histoire équilibrée.

Quant au dessin, il est beau et sans prétention superflue. La mise en page est soignée et efficace, au service de la narration. Le dessinateur se révèle particulièrement habile dans la colorisation, jouant très bien des couleurs, d’une planche à l’autre, pour varier l’ambiance.

Science, religion, E-T

novembre 10, 2009

Non, ce billet ne parle pas des raëliens. Il parle plutôt du film Contact avec Jodie Foster, que j’ai pu écouter pour la première fois hier à canal Z. Je voulais l’écouter surtout par curiosité, une de mes correspondante ne jurant que par ce film. Mes attentes étaient moyennes. Je me souvenais qu’il avait déçu à sa sortie. Finalement, je lui donne une note positive. L’écouter en 2009 lui donne probablement une lecture différente que le faire à sa sortie en 1997, puisque son thème principal est désormais beaucoup plus d’actualité: les relations entre science et religion. Mais s’il avait été fait aujourd’hui, il y a fort à parier que le traitement aurait été moins nuancé. La petite analyse qui suit révèle l’intrigue (faut-il encore servir ce genre d’avertissements 11 ans après la sortie du film? bon, je ne prends pas de chances).

Contact est de ce type de science-fiction qui paraît ennuyants aux amateurs exclusifs de Space-Opera à la Star War parce que l’action est lente et sert surtout à aborder des thèmes philosophiques ou des enjeux de société. C’est un assez long film, presque trois heures, qui peut se diviser en trois partie et un interlude, chaque partie abordant un thème spécifique.

Dans la première partie, on découvre une jeune et brillante scientifique qui « sacrifie » une carrière prometteuse pour travailler sur le programme SETI, la recherche d’intelligences extra-terrestres. Elle rencontre une espèce de théologien engagé (mais laïc et sans voeu de célibat) qui critique la « déification » de la technologie. À ce stade, le sujet traité est surtout le problème de la recherche fondamentale, sans gratification immédiate ni promesse de progrès dans un horizon raisonnablement proche. Elle rencontre des difficultés de financement, des bureaucrates qui lui mettent des bâtons dans les roues, parfois même pour « l’aider » (en l’incitant à employer son potentiel à une carrière plus productive). Dans cette partie, donc, la scientifique désintéressée et le religieux altruiste se rejoignent sans grandes difficultés, unis dans une quête de vérité sans compromis.

La deuxième partie commence au moment où Jodie capte un signal venu de l’espace. La dynamique change, le rythme devient un peu plus nerveux. Il faut décoder le message, certes, mais aussi prendre des décisions sur ce qu’on va en faire. La nouvelle s’étant répandue trop vite pour être étouffée, le propos de cette partie est beaucoup plus sociologique. On parle un peu de la paranoïa sécuritaire, de la politisation des enjeux… mais surtout de la religion. L’annonce des chercheurs fait bondir les religieux, bouleversés dans leurs fragiles certitudes. Quand vient le moment de choisir un ambassadeur pour représenter la Terre auprès des extraterrestres en passant dans un genre de super module intestellaire, notre scientifique se fait recaler au moment où son ex-copain religieux (sur le comité de sélection) lui pose la question qui tue: croyez-vous en Dieu. Incapable d’esquiver la question, trop honnête pour dire oui, elle est éliminée de la sélection sous prétexte que pour représenter une planète où quelque 95% des habitants ont une forme ou une autre de croyance religieuse, on ne peut pas choisir une athée. Accessoirement, ça lui sauve la vie, puisque cette deuxième partie se termine sur l’attentat à la bombe d’un fanatique chrétien (aujourd’hui on aurait choisi un fanatique musulman) contre l’engin spatial. Ici, donc, opposition du scientifique et du religieux, sur la base du système de pensée, de la méthode, des certitudes.

Interlude: on apprend que les gouvernements, prévoyants, ont eut la bonne idée de se mettre un petit trilliard de côté pour construire une autre machine spatiale (au cas où, des fois…). Jodie, cette fois, est sélectionnée. Elle se réconcilie avec son copain religieux, puis embarque dans la machine. S’ensuit une grande suite de clichés: elle est catapultée à l’autre bout de l’univers à travers un tunnel qui ressemble à ceux de Stargate, rencontre un E-T qui a prit l’apparence de son père pour lui faciliter la vie, bavarde un peu avec Daddy-E-T, se fait dire (cliché puissance 10) « vous êtes une espèce intéressante: vos-rêves-y-sont-beaux-pis-vos-cauchemars-y-sont-pas-beau », puis est renvoyée chez elle. C’est relativement court et il n’y a pas vraiment de thème porteur, c’est pour ça que je dis que c’est un interlude. Tout l’intérêt est plutôt de préparer la suite.

Troisième partie: rentrée chez elle, elle apprend que son voyage n’a duré qu’une fraction de seconde, que sa caméra n’a enregistré que des parasites et que personne ne pense qu’elle soit réellement partie. Son récit est pris pour une hallucination. Son hypothèse d’une distorsion spatio-temporelle expliquant que 18 heures pour elle ait pu paraître une fraction de seconde pour les autres est balayée de la main et ridiculisée. Devant une commission d’enquête, elle se retrouve avec un récit sans argument et sans preuve, et se heurte à l’incrédulité des juges. Elle voit retournés contre elle tous les arguments qu’elle a avancé contre Dieu dans la deuxième partie (notamment le rasoir d’Ockham). Au pied du mur, elle reconnaît qu’ils n’ont aucune raison de la croire, mais refuse de se rétracter, arguant de la valeur que l’expérience a eu pour elle. Elle se retrouve, en pratique, dans la situation d’une personne qui prétend avoir eu une révélation divine de nos jours. Le comportement qu’elle adopte (reconnaître qu’il est normal qu’elle ne soit pas cru, mais persister dans sa position) est certainement la posture que le scénariste veut nous présenter comme exemplaire. À cette occasion, c’est évidemment pour elle le moment de se rapprocher de son amoureux religieux, qui, pas mesquin, se garde bien de lui sortir un truc du genre « je te l’avais dit » ou pis.

Cette partie se termine sur une subtile prise de position en faveurs de la science: une dame au gouvernement remarque que, bien que la caméra du voyage n’a enregistré que des parasites, elle a enregistré 18 heures de parasites… le scénariste a soigneusement relégué cet élément à la fin pour confronter son personnage, ignorante de la preuve, à la position des religieux, mais cet élément ramène la démarche scientifique à l’avant-plan. Accessoirement, il permet aussi de préparer la happy-end: La scientifique, en charge de gros budgets de recherches, prenant le temps de faire une visite guidée de ses installation à des enfants, leur enseignant les vertus du doute, un doute que de toute évidence elle vit sereinement.

Les mémoires d’André Antonikas

octobre 13, 2009

Deux événements, cet été, ont réveillé mon intérêt endormi pour les uchronies: une discussion avec Lachésis, du blog des araignées et des humains, sur les définitions comparées de l’uchronie et du steampunk et la parution, dans le Solaris no171, d’une nouvelle d’Alain Bergeron Les Ors blancs qui fait suite à la très lointaine nouvelle qu’il avait publié dans le Solaris no107 en 1993, Le huitième registre (et republié dans l’anthologie Les Horizons divergents en 1999, où je l’ai lue).

Je ne me souviens plus bien laquelle fut ma première uchronie, du Huitième registre ou de Chronoreg de Daniel Sernine. Je crois bien que c’est la nouvelle d’Alain Bergeron.

Quoiqu’il en soit, je suis certain de ce que j’affirme dans ma discussion avec Lachésis. La définition qu’elle donne du Steampunk est en fait celle des uchronies, soit:

partir d’une période historique et réécrire l’histoire d’une façon qui diverge de la réalité

Petite erreur bien pardonnable pour un blog de qualité qu’on aimerait bien voir mis à jour plus souvent. Quoiqu’il en soit, la parution des Ors blancs me permet de revenir sur le Huitième registre, une nouvelle d’une quarantaine de pages construite de manière à placer le concept de l’uchronie au coeur même de l’intrigue.

L’univers que nous présente Bergeron est sensiblement différent du nôtre. La technologie est moins avancée, l’Amérique ne s’appelle pas Amérique et sa découverte ne date que de 1809, et le monde est partagé entre deux grands empires, l’un byzantin et l’autre chinois. Et à Mont-Boréal, se réunit un grand synode où les théologiens du monde byzantin discuteront de la doctrine officielle, mais désormais contestée, du monochronisme: façon de dire le déterminisme, en vertu duquel il n’y a qu’une ligne temporelle. André Antonikas, qui achève tout juste  ses études, sera plongé dans ce synode où les intrigues politiques se mêlent à la philosophie. Le récit que nous lisons est celui qu’il écrit à la fin de sa vie, retrouvé après sa mort.

Le Huitième registre est certainement l’un des textes que je recommanderais à quiconque voudrais s’initier au genre de l’uchronie. Malheureusement, entre une revue dont la parution est déjà bien lointaine et une anthologie qui remonte elle-même à dix ans, elle risque d’être difficile à trouver pour l’amateur.

Les Ors blancs est une surprise, puisque rien ne laissait présager la publication d’une suite au Huitième registre. Ce dût être une surprise aussi pour les « archéologues » qui découvrirent ce nouveau fragment des mémoires d’Antonikas. Au début de la nouvelle, une note en bas de page le reflète bien, dont je reproduis ici une partie:

Avertissement: Depuis quelques années, la découverte de nouveaux fragments des Mémoires d’André Antonikas ne manque jamais de susciter engouements autant que controverses au sein des cénacles du savoir. […] Sans commettre l’imprudence de prendre parti en cette matière, nous osons néanmoins attirer l’attention du lecteur sur le fait qu’ « Ors Blancs » partage avec « Le huitième registre » de nombreux attributs de style et de composition, attributs qui accusent chez l’auteur des pages présentées ici – qui qu’il soit – une indiscutable familiarité avec les maniérismes d’écriture d’André Antonikas. Nous donnerons pour exemples la tendance soutenue et quelque peu irritante du narrateur à s’apitoyer sur lui-même, de même qu’une propension des plus vaniteuses à s’ingérer dans la résolution de mystères de nature criminelle.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que Bergeron ne manque pas d’humour ni d’ironie!

Les Ors blancs est une nouvelle de 27 pages, fort plaisante, quoiqu’un peu moins bonne que le Huitième registre, selon mon goût. Ici aussi, il y a intrigue politique. Ici aussi, il y a discussion des variations de l’histoire. Mais ici, les deux ne sont pas directement liés. Et un autre propos s’y retrouve, celui-là esthétique, plus ou moins directement lié à l’incertitude du temps, qui donne à la nouvelle son corps et son titre. Les Ors blancs sont la forme d’art pratiquée dans la ville où se trouve le frère Antonikas lors de son récit. Ils consistent à représenter un lieu, mais en le transformant quelque peu pour le rendre « plus vrai ». Notons que, d’une manière générale, cette seconde nouvelle s’avère d’une écriture moins précise que la première, et qu’il est plus difficile de s’y retrouver dans toutes les transpositions. Mais ce n’est qu’un détail, et on apprécie de voir se révéler au fil des pages un autre aspect de l’univers improbable (le mot n’est pas choisi au hasard) d’Antonikas.

Et si on pouvait profiter de quelque nouvelle révélation par un nouveau fragment, on serait volontiers preneur.

L’Ombre et le Cheval

août 31, 2008

Je commence ici une série de quelques billets repris de mon ancien blog et retouchés, sur l’écrivaine Esther Rochon, à qui il faut sans doute donner une place à part dans la littérature québécoise. Je suis loin d’avoir tout lu, et malheureusement n’ayant pas beaucoup de temps à consacrer à la lecture de fictions ces derniers temps, je ne risque pas de progresser beaucoup dans la prochaine année, ce qui est fort dommage. Mais pour l’estime que j’ai pour elle, ça ne veut pas dire que j’aime tout ce qu’elle fait. Son oeuvre me paraît jusqu’à maintenant un peu inégale.

Commençons par le commencement. Le premier livre de Rochon que j’ai lu, je l’ai lu à cet âge où on n’accorde aucune importance au nom de l’auteur des livres qu’on lit. J’épluchais alors, sur les rayons de la bibliothèque de mon école primaire, la collection jeunesse-pop, qui regorge de récits de science-fiction, fantastique et fantasy pour la jeunesse. Et parmi eux, l’Ombre et le Cheval. J’en ai fait une relecture l’année dernière, à environ 13-15 ans d’intervalle. Emprunté cette fois à la Grande Bibliothèque du Québec, ce roman jeunesse fait 128 pages écrit gros. Autant dire une novella plus qu’un roman. Qu’importe.

Ce qui importe, c’est que, petit, j’ai beaucoup aimé ce livre, même s’il n’offrait pas les mêmes rêves que la plupart des autres. Puis je n’y ai plus repensé… pendant des années. Et pourtant, il est resté bien sagement et solidement ancré dans ma mémoire. Quand j’étais au cégep, il y a de ça huit ou neuf ans (ouf! ça passe), j’ai eu une innocente conversation sur la littérature où j’ai dit que la littérature jeunesse comportait parfois de vrais petits bijoux… et je me suis aperçu à ce moment que c’était à ce livre-là que je pensais. Première fois que j’y repensais depuis plus de cinq ans. Et pourtant, j’en conservais des images vives, puissantes.

L’histoire? Dans un futur indéterminé, mais lointain, après destruction de la couche d’ozone, la Terre est devenu un vaste désert où survivent des communautés, grandes villes ou villages. L’héroïne est une adolescente qui a grandi dans un village d’artistes. Loin dans le désert, ils vivent de l’industrie touristique grâce à un art particulier, celui des Chevaux de Ciel. À l’aide de jets de gaz lumineux extrêmement précis, ils dessinent des chevaux dans le ciel et les animent, faisant rêver leur public avec ces images d’un animal disparu. Mais les deux principaux artistes du village, respectivement grand-père et grand-oncle de l’héroïne, manquent à l’appel. Le premier est disparu dans le désert, l’autre est brûlé par le soleil et perdu dans son délire. C’est à elle, malgré son jeune âge, de prendre la relève.

Fable écologique, roman initiatique raconté à la première personne, abordant aussi les questions des traditions et du changement qu’on retrouve presque toujours chez Rochon, c’est vraiment un petit bijoux. Je l’ai relu avec les mêmes images, les mêmes émotions qu’autrefois.