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Les essais de Jean-Jacques Pelletier

janvier 13, 2010

J’ai eu l’occasion à plusieurs reprises ici de parler de la série Les Gestionnaires de l’Apocalypse (par paresse, les GdA), dont je devrais d’ailleurs achever la lecture sous peu. Jean-Jacques Pelletier est connu pour ses polars. Mais il a aussi écrit quelques essais assez intéressants. Ceux que j’ai lu sont ceux qui ont été publiés dans la revue Alibis. La plus grande partie, en lien très étroit avec son travail romanesque, peut un peu être considéré comme le travail de documentation qu’il a effectué pour écrire les GdA, regroupés dans une série sarcastiquement nommée « La réalité, c’est pire ». Il a aussi déjà écrit quelques essais sur Sherlock Holmes (Alibis 2, 3 et 4) et sur les polars.

Le plus stimulant à mon point de vue était une apologie du polar, doublée de commentaires assassins à l’encontre de la « grande » littérature, celle de l’Institution, souvent prétentieuse et fade, accusée surtout d’avoir mis le roman en pièce. [Edit: Cet essai fut pour moi] une lecture très réjouissante. La forme est d’ailleurs proche du polar: enquête policière et procès, le « crime » de la littérature institutionnelle est décortiqué à coup de témoins appelés à la barre, qui dénoue les étapes de l’intrigue fatale à la manière d’un bon vieux polar: « strip-tease du roman », « neutraliser le narrateur », « supprimer l’histoire », « liquider les personnages » – cette révolution littéraire qu’on aura appelé le « Nouveau Roman » devient, sous la plume de Jean-Jacques Pelletier, une véritable apocalypse littéraire (tiens, tiens…) qui fait le nettoyage par le vide et stérilise le paysage pour, ensuite, élever un seul « monument au milieu des décombres »: l’auteur, narcissique à souhait. Cette charge de Pelletier est jubilatoire, quand on entend tant et tant de critiques snobinards encenser ces pseudos-romans prétentieux, ennuyeux et pleins de fausse profondeur et dénigrer dans la foulée de vrais histoires (paraît-il simplistes), bien construites et plus profondes qu’il n’y paraît. Douce revanche pour qui aime les histoires.

Pelletier explique ce mouvement par une hypothèse (il admet que c’est une hypothèse, mais il est clair qu’il y croit dur comme fer) en faisant des auteurs et des critiques qui ont participé au massacre un portrait en « ultra-libéral », hyper-individualistes, uniquement occupés de leur nombril, et participant par là de l’émergence du libéralisme dans ses aspects les plus sombres. « On peut se demander si plusieurs romanciers « littéraires » n’ont pas, souvent sous couvert de pourfendre la bourgeoisie et les attentes bourgeoises des lecteurs, mené un combat d’arrière-garde et attaqué des formes sociales déjà sur le déclin. Et si, ce faisant, ils n’ont pas défendu les intérêts de la nouvelle forme sociale montante: l’ultra-libéralisme, qui fonctione à l’ultra-individualisme. » Et de rappeler par la suite le processus de fragmentation sociale qui accompagne cette évolution du roman: fragmentation des appartenances (famille, classe sociale, quartiers, nations, religions), du temps vécu (culture de l’instantanéité), des références intellectuelles et du savoir, l’individu se retrouve « libéré », mais privé de solidarités.

Contre les élites littéraires, donc, la littérature de genre, parmi laquelle se trouve le polar. On en arrive à la deuxième partie de l’essaie, donc, qui dresse un portrait du polar et en fait l’apologie contre les accusations des « élites littéraires ». « Du côté de la littérature que l’on dit populaire […] on a assisté à une évolution semblable, mais au service d’une intention différente: non pas détruire la fiction, mais mettre à son service une structure assouplie, plus efficace, plus à même de traduire une situation où des acteurs qui ne se connaissent pas toujours, et qui sont situés un peu partout sur la planète, sont reliés par des enjeux qui les dépassent et dont ils ne sont que partiellement conscients. » Des romans, donc, métissés et adaptés à leur temps. Contre lesquels nombre de critiques auraient été faites par la critique littéraire française: le polar « ferait la promotion d’une justice primaire; il ferait l’apologie de la violence; il mettrait en scène des personnages simplistes en comparaison desquels le Terminator ferait figure d’intellectuel byzantin; et il inciterait les gens à l’évasion dans des univers réducteurs de bons et de méchants […] Son effet serait de faire vivre les lecteurs dans un monde illusoire, de décourager l’action et de faire l’apologie du statu quo… quand ce n’est de la violence. », hou! les vilains conservateurs que sont les amateurs de polar! Pelletier met ici en évidence l’absurdité des accusations, fondées sur un très petit nombre de romans, négligeant une nette majorité de romans qui ne cadrent pas dans ce portrait. Par ailleurs, il en profite pour critiquer un peu les réflexes idéologiques qui la sous-tendent. Sur le conservatisme, il dit « Sans un flux continu de nouveautés, il n’y aurait pas d’évolution. C’est entendu. Mais s’il n’y avait pas de conservation des nouveautés intéressantes, il n’y en aurait pas non plus. » Sur le caractère potentiellement moralisateur du polar, il s’agit plutôt de « la lutte, non pas du bien contre le mal, mais, plus modestement, pour un monde plus viable… et plus vivable. » La liste des enjeux sociaux dont se préoccupe le polar est en effet bien longue, et, ultimement, on n’y confond pas, comme le font trop facilement certains critiques littéraires, un « monde policé » avec un « monde policier », ni l’ordre avec les forces de l’ordre, ni la justice avec ceux qui s’en prétendent les représentants.

Cet essai, un parmi beaucoup d’autres, a été publié dans le no 30 de Alibis, le même où a été publié « Les Cathédrale de la Mort » cet été. L’un des plus riches en réflexions (à mon sens en tout cas) de l’auteur, mais non le seul. Je ne saurais trop le recommander, bien que ce ne soit aucunement indispensable: lire les romans et les essais de JJ Pelletier en parallèle, c’est très profitable.

Sarcasme du jour

décembre 22, 2009

C’est drôle comment tout le monde se targue d’être « politiquement incorrect », de nos jours.

Aujourd’hui, la chose la plus subversive qu’on puisse dire, c’est « la rectitude politique comporte des avantages. »

Zombis et culture geek

novembre 2, 2009

On va clore cette série sur les zombis avec un billet léger et sans grande structure. L’un des aspects les plus fascinants des zombis, ce ne sont pas les cadavres ambulants en eux-mêmes, ou leur mythe… c’est la mode. La reprise des références un peu partout, surtout dans la culture geek. En préparant cette série sur les zombis, j’avais déjà plusieurs références du type en tête, mais j’ai fait quelques recherches aussi sur internet. Je vous sers une sélection de trouvailles zombifiques.

Pour avoir un aperçu plus large, vous pouvez vous référer au zomblog. Malheureusement, ce blog est… mort. Mais on peut toujours espérer qu’il se relève de sa tombe, bien sûr.

Boulet, ce grand geek, a super bien illustré les liens entre zombis et geeks. Les zombis sont, dans cette culture, un objet de débat hautement sérieux. Et il a très bien vu que Peyo est peut-être fan de Romero.

D’ailleurs, parlant de Romero, je me suis dit en chemin que si les zombis sont si populaires auprès des geeks, c’est peut-être parce que le premier vidéo en haut de la liste YouTube quand on y tape « Romero », c’est celui-ci (à ne pas ouvrir au travail).

Les zombis sont également mis à contribution dans des travaux dans lesquels on peut voir une certaine vulgarisation, mais parfois tout simplement un trip d’intellos-geeks. Par exemple, des épidémiologistes d’Ottawa et de Carleton ont construit un modèle épidémiologiques de l’infection zombi. Les calculs prennent pour postulat les caractéristiques des zombis-Romero-style. Le document PDF de 18 pages n’est pas des plus faciles d’accès (mon calcul matriciel est lointain, et a toujours été déficient, c’est encore heureux que je sache en reconnaître la notation). Néanmoins, il permet de suivre pas à pas la construction d’un modèle épidémiologique, ce qui est quand même intéressant, tout en se divertissant de voir aborder très sérieusement des expressions comme « the doomsday scenario » (infestation zombique incontrôlable menant à l’effondrement de la civilisation), de voir cités Roméro ou Max Brooks dans les notes de fin de document, exclure la possibilité d’une cohabitation humains/zombis, discuter des problèmes d’identification des infectés dans les premières phases de l’épidémie afin de pouvoir effectuer des mises en quarantaines rapides. Car une intervention très rapide est essentielle, puisque les modèles ne prenant pas en compte d’intervention déterminent que le « doomsday scenario » sera atteint en une semaine dans le meilleur des cas (allez voir les jolis graphiques). À noter que la quarantaine partielle a peu d’effets et que l’existence d’un antidote guérissant le zombisme sans procurer d’immunité permettrait la coexistence d’une faible population humaine avec une forte population zombie. À supposer qu’on ait de l’antidote en suffisance. Seule une éradication rapide permettrait d’éviter le doosmday scenario. En prenant en compte le fait que les zombis sont plus faciles à tuer quand leur nombre est plus faible, l’éradication répond elle aussi à un modèle exponentiel, et peut donc être achevé en une dizaine de jours, si j’ai bien compris. (on en discutera dans les commentaires, si vous voulez).

En cas de « doomsday scenario », on peut supposer quelques survivants, non pris en compte dans le modèle épidémiologiques, mais cohérents avec les films de zombis post-apocalyptiques (parlant de ça, j’ai vu « land of the Dead » à l’halloween). Les questions épidémiologiques deviennent alors secondaires par rapport aux stratégies de survie des rescapés. C’est ce que propose le blog « Zombizness« , où un survivant réfugié dans un appartement luxueux de Paris réfléchi aux conditions de survie à travers des modèles construits à partir des outils marketing. On a droit à une pyramide des besoins façon zombi et à des cartes heuristiques des vivants et des morts. Amusant et intéressant, malheureusement, je crains que notre spécialiste de marketing n’ait trop réfléchi et pas fait attention aux zombis qui montaient l’escalier, puisqu’il n’a plus donné signe de vie depuis février.

Toujours vivant, le très-étrange blog zombilix nous pourvoit en observations, souvent satiriques et en peintures acriliques sur le thème des zombis. Les observations qui nous viennent du « centre d’étude des zombis de Rouen » comprennent les taux de contaminations par classes sociales, les techniques de chasse au zombi, la psychologie zombi, les symptômes d’infection, etc… à lire! Et souhaitons-lui une longue vie…

Et puis, parmi les blogs, n’oublions pas bien sûr Temps et Fiction, qui publie son cinquième billet taggé zombi, ce qui veut dire qu’on y a parlé davantage de zombis que de science. Quand même…

Tout cela démontre que les geeks sont les seuls à prendre la menace zombie au sérieux et à se préparer à y parer. Boulet avait raison. Faut-il s’en inquiéter?

Principes de base de démographie (1)

octobre 1, 2009

La lecture de cette nouvelle sur Cyberpresse m’a donné l’idée de publier un billet pour expliquer quelques concepts de base de démographie (ça va aussi me donner l’occasion de les réviser, parce que mes cours de démo datent de presque cinq ans déjà). On va se limiter à la natalité pour le moment.

En démographie, il faut distinguer deux types d’analyses, qu’on appelle l’analyse longitudinale et l’analyse transversale. (à ce stade, j’en entends plusieurs me répondre « c’est pas faux« … ne vous inquiétez pas, l’explication s’en vient). Ces deux types d’analyses peuvent se visualiser facilement grâce à un diagramme de Lexis.

L’analyse longitudinale, c’est l’analyse des statistiques pour une génération (ou « cohorte ») donnée sur une longue durée. Cette cohorte, ce sont tous les gens qui sont nés au cours de la même année.Pour la natalité, on étudie une cohorte de femmes sur la durée de leur vie féconde.

Diagramme de Lexis représentant lanalyse longitudinale

Pour avoir des données complètes, il faut donc avoir accès à une documentation qui s’échelonne sur une longue durée, donc pour la natalité un peu plus d’une trentaine d’années (mais avec les progrès de la médecine, la durée de la vie féconde augmente). Quand on a les données, l’analyse longitudinale est plus simple, plus précise et plus conforme à l’intuition.

D’une manière générale, le problème est que les données pour l’analyse longitudinale sont plus difficiles à collecter. Mais pour la natalité, ce n’est pas la difficulté le principal problème, c’est la longueur.Il faut attendre très longtemps avant d’avoir des données complètes.

Pour les femmes qui n’ont pas fini leur vie féconde, on peut dire combien elles ont eu d’enfants jusqu’à maintenant, mais pas combien elles en auront eu à la fin de leur vie. On ne peut pas prévoir l’avenir. On n’a donc des données à peu près complètes pour une génération de femme que lorsque ces femmes ont dépassé la cinquantaine.

Une fois qu’on a les données pour une génération, on peut connaître son taux de fécondité, autrement dit le nombre moyen d’enfants par femmes qu’auront eu les femmes de cette génération. Pour que la population se renouvelle, il faut que ce taux de fécondité soit de 2,1 enfants par femmes.

L’analyse transversale, c’est une sorte de photo de l’année. On analyse toutes les naissances qui ont eu lieu dans l’année. Pour traiter ces données, on rapporte chaque naissance à l’âge et l’année de naissance de sa mère.

Quoi! l’âge et l’année de naissance, ce n’est pas la même chose? pas tout à fait: quand on enregistre une naissance en 2009 pour une femme de 30 ans, cette dernière peut être née en 1979 ou en 1978. Il y a donc deux cohortes à prendre en compte.

Diagramme de Lexis représentant lanalyse transversale

Diagramme de Lexis représentant l’analyse transversale

L’analyse transversale a les avantages et les inconvénients inverses de l’analyse longitudinale. La collecte de données est facile et rapide. On n’a qu’à attendre l’écoulement de l’année pour avoir des données complètes. En revanche, les calculs nécessaires à l’analyse sont beaucoup plus compliqués à faire, et les résultats sont plus difficiles à interpréter. Tout le problème consiste à trier les données selon la cohorte d’appartenance des mères, ce qui est plus facile à dire qu’à faire.

Dans les articles qui paraissent dans les journaux sur la démographie, la donnée qu’on donne le plus souvent, c’est l’indice synthétique de fécondité (ISF). Le nom le dit, c’est une donnée artificielle. Pour le calculer, on construit une cohorte imaginaire à partir des donnée de l’année. Pour cela, on calcule une probabilité d’avoir des enfants selon l’âge et la cohorte d’appartenance. Ensuite on suppose qu’à chaque âge, la probabilité qu’une femme de la cohorte imaginaire ait un enfant est égale à ce qu’on a calculé pour les femmes de l’âge correspondant. Une fois que c’est fait, il ne reste qu’à faire les calculs comme si la cohorte imaginaire était une vraie cohorte. Ça donne l’Indice Synthétique de Fécondité. Je sais, dis comme ça, c’est un peu compliqué, mais ne retenez que le principe général: transposer les données recueillies en une année auprès de femmes de cohortes différentes et les traiter comme si c’était une même cohorte.

Ça entraîne bien sûr quelques problèmes de représentation. Ce sont les effets de calendrier, dont je vais parler dans la suite de ce billet. Mais vous pouvez d’ores et déjà anticiper et en parler dans les commentaires.

 

Instruire les profs

septembre 24, 2009

Pour qu’il y ait un scandale, il faut qu’il y ait une surprise. C’est pourquoi cette nouvelle ne provoquera pas de scandale. Ça ne veut pas dire qu’il n’y ait pas matière à s’en scandaliser. Alors, à défaut de savoir s’en scandaliser (faute de surprise), il ne reste qu’à s’inquiéter.

Les enjeux se résument vite. Les filles de La mère blogue s’inquiètent du manque de profs. Quelques commentaires qui nous viennent de l’orbite. Mario Roy résume quant à lui assez bien qu’on a laissé un problème structurel s’installer:

la société […] est en train de perdre cette compétence pas du tout transversale consistant à transmettre d’une génération à l’autre des connaissances.

Mario Roy fait souvent usage de démagogie, mais il a parfois de petites perles de sagesses. La phrase que je viens de citer contient une très grande partie de mes préoccupations actuelles en matière de politique et d’enjeux sociaux, et l’explication de mes quelques sympathies conservatrices (je parle ici d’une certaine idéologie conservatrice, tel que nous la défini le Petit Émérillon, et non des sinistres clowns qui nous dirigent en ce moment – Et allez voir aussi cet article chez Gromovar, je n’ai pas lu le livre dont il parle, mais le sujet touche à mes préoccupations).

Comme Mario Roy le dit en fin d’édito, le français n’est pas seul en cause. La plupart des matières sont touchées. Aux cycles supérieurs en histoire, la plupart des étudiants ont déjà donné un ou plusieurs ateliers, fait des corrections, et peuvent donc témoigner que les étudiants en enseignement tirent la moyenne du groupe vers le bas. Environ dix à vingt points d’écart avec l’autre partie du groupe. C’est simple, ils ne s’intéressent juste pas à la matière qu’on leur enseigne. La pédagogie et la discipline sont leurs seules préoccupations (pour quand ils seront profs, hein, parce que comme élèves on les retrouve plus souvent dans le rôle des chahuteurs du fond de la classe, me dit-on, même si personnellement je n’ai pas eu ce problème particulier).

Une fille à la maîtrise me rapportait la semaine passée la perle que lui a servit une étudiante en enseignement: « pas besoin de connaître la matière pour l’enseigner, de toute façon on a le manuel pour savoir quoi dire. » Voilà, en gros, la mentalité dominante. Ça donne des profs qui ont une page d’avance sur leurs élèves. Et j’en viens à me dire que, si ces profs savent faire de la discipline, qu’ils sont de bons pédagogues, ils risquent en revanche d’avoir de la difficulté à se faire respecter par des parents qui, ayant faits leurs études ailleurs qu’en pédagogie, n’auront peut-être pas la science de la transmission du savoir, mais auront en revanche des connaissances solides. Assez pour voir quand les profs de leurs enfants enseignent des conneries.

Je suis pour une revalorisation du statut de l’enseignant. Pour ça, il faut qu’on ait confiance dans nos enseignants actuels et futurs. Et la confiance, ça se mérite.

Ce qui serait plus efficace..

mai 15, 2009

Ce qui serait plus efficace qu’une loi (que je continue à dire inutile), c’est un centre spécialisé venant en aide aux femmes qui portent le hidjab contre leur gré. Avec des travailleurs sociaux, des aides psychologiques, des anthropologues, des avocats, éventuellement des gardes du corps… que sais-je moi?

À partir du moment où on reconnaît qu’elles existent (indépendammnet du fait que certaines le portent par choix), il n’y a pas de raisons de ne pas les aider. Et là, les allumés de présence musulmane et du conseil islamique canadien n’auraient pas beaucoup d’arguments pour aller contre.

Pourquoi a-t-on cessé de danser?

avril 5, 2009

Je ne sais pas si vous avez déjà remarqué, mais je suis un mordu de danse. De danse sociale essentiellement. Danser tout seul, c’est bien, mais ça ne se compare pas avec la danse en couple, à la sensation de connection physique et psychique qu’on établit avec une partenaire.

Si vous avez déjà remarqué ça, vous avez sans doute été aussi assez perspicaces pour noter que je suis féru d’histoire et de questionnements historiens. C’est même un peu au coeur de ma formation. D’où déformations professionnelles. Notamment l’une qui est de toujours me demander, « mais d’où vient que? »

Depuis que j’ai commencé à danser, la question me turlupine régulièrement. Pourquoi les gens ont-ils cessé de danser en couple? Bon, certains ont continué, mais si peu. À l’échelle de la société, c’est presque négligeable. La mode actuelle est-elle un retour en grâce? Se redirige-t-on vers une pratique largement diffusée, au lieu de l’ambiance de petit milieu, de clubs selects actuelle? Je n’en sais rien.

La question demeure: pourquoi a-t-on cessé de danser?

J’ai posé la question autour de moi à quelques reprises. J’ai eu des réponses très diversifiées. Ça pourrait faire l’objet d’un travail de recherche particulièrement intéressant, avec questionnement philosophique et social et une problématique méthodologique assez épineuse. Mon doctorat fini, ça pourrait être un projet intéressant qui me changerait du XVIe siècle espagnol.

Échantillon des réponses obtenues:

C’est la faute au disco / au twist: La réponse la plus fréquemment obtenue est encore d’accuser une mode musicale, en général le disco (le twist est une variante du même argument) qui privilégie une danse individuelle. La fièvre du disco aurait entraîné les foules à la danse individuelle et ils auraient perdu l’habitude de danser en couples. La danse de couple ainsi reléguée à une activité de grabataires aurait vu ses techniques tomber dans l’oubli le temps d’une mode.

L’explication est amusante, mais guère satisfaisante. Au mieux, elle peut poser une chronologie. L’ennui, c’est que danser solo ou en couple ne dépend pas vraiment de la musique. Il est parfaitement possible de danser en couple sur de la musique disco. Aussi, le fait que la mode ait voulu qu’on danse individuellement sur cette musique plutôt qu’en couple est davantage le symptôme d’un phénomène déjà à l’oeuvre plutôt qu’une cause du même phénomène.

L’expérimentation musicale ne se prêtait plus à la danse sociale: Je crois bien que c’est l’hypothèse la plus récente que j’aie entendue. En gros, c’est que les genres musicaux à la modes n’étaient tout simplement « pas dansables » et auraient rélégué tous les styles « dansables » au rang de « musiques de vieux » et la danse en couple avec eux.

Bon. C’est vrai que danser sur « Dark Side of the Moon », en couple, faut être motivé (quoique…). Mais en même temps, je suis un peu sceptique sur la théorie que pendant un laps de temps significatif, TOUTES les musiques à la mode auprès des jeunes aient été « indansables ».

C’est la faute à l’individualisme: Ça paraît logique. L’individualisme privilégie de faire les choses par soi-même et seraît donc incompatible avec une danse à plus que un. Voire. En quoi l’individualisme empêcherait-il de passer un moment agréable en compagnie d’une personne du sexe opposé? La connection des partenaires serait-elle une insupportable entrave à la liberté individuelle? Pas complètement impossible, mais je reste sceptique.

C’est générationnel: Je pense bien que l’une des plus longues conversations que j’ai eu sur le sujet portait sur cet argument. Simple comme bonjour en apparence: les jeunes ont dédaigné la danse en couple parce que c’était un truc de vieux, celui de leurs parents. Tout le monde peut plus ou moins attesté avoir vu un peu cette attitude autour de lui. Les préjugés contre la danse sont encore nombreux. La part de vérité de l’argument paraît donc indéniable. Il nous renvoie en revanche à une autre question: pourquoi cette génération et pas une autre? Pourquoi les générations précédentes n’ont pas délaissé la danse, alors que celle de mes parents le faisait? À cela, je me suis fait objecter qu’on ne dansait pas avant. Si si, vous avez bien lu. Mes arrières-grand-mères ne dansaient pas, ou fort peu. La désapprobation publique pesait sur les danseurs, qui s’adonnaient à cette activité de dépravés. C’était l’époque de la loi des curés. Très intéressante objection. Mais elle s’inscrit dans le contexte très particulier du Québec de la première moitié du vingtième siècle. En d’autres lieux, cette objection me semble perdre de sa pertinence. Or, la désaffection de la danse de couple, et sa récente remise au goût du jour, paraissent être des phénomènes touchant l’ensemble de l’Occident.

Alors?

Vous en pensez quoi? Pourquoi a-t-on « cessé » de danser?

Le scientisme à l’oeuvre

décembre 18, 2008

Le scientisme est le revêtement pseudo-scientifique dont on affuble des impostures pseudo-intellectuelles pour donner à des idées souvent douteuses une respectabilité scientifique. Le créationnisme (dessein intelligent), qui fait couler beaucoup d’encre en ce moment, est l’une des formes les plus médiatisées du scientisme en ce moment. Mais le scientisme est plus dangereux là où on le relève le moins.

L’un des domaines où je vois le plus de scientisme, c’est dans l’étude des relations hommes-femmes. Les pseudo-scientifiques qui étudient cette question sociale aiment beaucoup évoquer à tort et à travers des explications darwiniennes. Manière détestable d’attribuer les différences hommes-femmes à un illusoire déterminisme biologique. Le 30 septembre dernier, Marion Montaigne se laissait piéger par ce genre de théories fumeuses en dessinant une planche, par ailleurs hilarante, où elle exposait l’une d’entre elles. Les internautes ont promptement relevé le problème dans les commentaires.

Le plus souvent, comme dans un article que j’ai lu aujourd’hui, c’est quelques douteuses statistiques qui servent à justifier les explications « biologistes » de gens qui se prétendent scientifiques. Dans l’article référé, on a un échantillon de quelques 200 individus, ce qui est plutôt maigre, pour une question délicate parce que d’ordre privé. La méthodologie n’est pas détaillée, mais comment peut-on procéder pour déterminer si quelqu’un devine correctement si son partenaire l’a trompé? On lui pose la question, on isole le conjoint pour lui poser également la question en promettant la confidentialité? Les meilleurs dissimulateurs(trices) ne prendront probablement pas le risque de révéler la vérité, même sous le sceau de la confidentialité.

Même si la statistique devait se révéler fiable, elle ne donne aucune indication pour privilégier une explication darwinienne. Une telle explication supposerait qu’un mâle devinant les tricheries de sa partenaire a une probabilité significativement plus élevée de transmettre ses gênes qu’un cocu naïf. C’est assez peu convainquant, puisque cette probabilité repose surtout sur la capacité de séduction. Se reproduire plus, et non empêcher sa compagne de se reproduire avec d’autres, voilà le mécanisme darwinien. Le raisonnement de notre « scientifique » fait intervenir des notions sociales et des jugements de valeurs dans une théorie biologique. Aussi avant de se pencher sur la thèse biologique faudrait-il (en admettant que ces statistique soient fiables, ce qui n’est sans doute pas le cas) réfléchir aux implications socio-culturelles du fait observé. Or, notre chercheur saute un peu vite cette étape.

Le scientisme, c’est le chercheur qui utilise des preuves qui ne résistent pas à l’examen pour avancer des théories fumeuses mais à la mode du jour. Mais c’est aussi le journaliste qui transmet l’information sans aucun esprit critique. Et c’est le lecteur qui adule la science tout en en méconnaissant les méthodes et qui dira par la suite: « il a été prouvé scientifiquement que les hommes détectent les infidélités de leurs partenaires »… pendant que les filles qui l’écoutent se moquent de lui en cachette.

Publicité pour bouquins

décembre 18, 2008

En fin de soirée en revenant du Bobards, juste après avoir fait un détour au déli avaler un smoked meat, je suis monté dans l’autobus de nuit pour rentrer chez moi. Fatigué, j’ai laissé dodeliner ma tête contre la fenêtre et regardé défiler devant mes yeux la rue Saint-Denis. J’ai remarqué une publicité pour le quatrième album de Magasin Général, la BD de Tripp et Loisel qui se déroule dans le Québec d’antan.

Je me souviens que quand je suis débarqué en France, l’un des éléments qui m’a frappé était l’existence de publicités pour bandes dessinées, chose que je n’avais jamais vu au Québec. J’attribuais la chose à l’existence d’une plus grande « culture de la BD » en France, d’où un lectorat plus important, qui rend rentable l’entreprise publicitaire. Est-ce à dire, si maintenant il y a quelques pubs pour BDs au Québec, que la culture d’ici évolue? Je n’en ai pas le sentiment. Je tendrais plutôt à croire que, si ce n’est pas une exception à la règle, cela infirmerait plutôt mon hypothèse sur le pourquoi des pubs de BDs en France. Les Français qui passent par là pourront peut-être me dire, s’ils l’ont remarqué, si c’est une tendance récente en France?

Quoiqu’il en soit, avant cette pub pour BD, j’avais remarqué au Québec une autre évolution dans la publicité: des affiches annonçant des romans. Surtout de la littérature jeunesse: Amos Daragon, les Chevaliers d’Émeraude ou d’autres romans d’Anne Robillard… on annonçait le dernier paru de séries dont le succès éditorial n’était plus à démontrer. Magasin Général peut très bien entrer dans cette catégorie.

La question qui me vient donc à l’esprit serait: pourquoi maintenant? Pourquoi est-ce récent qu’on fasse des publicités pour les bouquins? Les mentalités d’il y a quelques années répugnaient-elle à traiter le Livre comme un vulgaire objet de consommation? Y a-t-il eu évolution du marché? Les lecteurs potentiels désertent-ils les critiques, méthode traditionnelle pour faire connaître les dernières parution, forçant les éditeurs à de nouvelles stratégies pour mobiliser leur clientèle? Y a-t-il eu une transformation de l’industrie du livre, rendant possible et rentable l’investissement dans de vastes campagnes de publicité?

Je n’en sais rien. Je trouve simplement ça curieux et je me pose la question.

Maladies sociales

novembre 27, 2008

J’ai appris l’existence de Charles Rojzman grâce à cette chronique de Rima Elkouri. J’adore Rima Elkouri soit dit en passant. Bref, mardi soir j’avais trois choix: aller au Petit Medley… mais je respecte mon ralentissement dansant; écouter le débat des chefs, mais j’avais pas envi de me tirer une balle devant l’insignifiance attendue de nos médiocres politiciens; ou bien aller à cette conférence de Charles Rojzman sur la thérapie sociale. Assez intéressante, je dois dire, et j’ai davantage le sentiment d’avoir entendu quelque chose de socialement utile que si j’avais écouté le débat des chefs.

Passons sur la thérapie sociale en elle-même, une sorte de psychothérapie à large échelle pour régénérer le tissu social désagrégé, comme on peut en trouver à Montréal-Nord et dans les banlieues françaises.

J’aimerais juste pour le moment relayer le diagnostic, les trois « maladies sociales » qu’il a mentionné dans la conférence en précisant bien que « elles sont les mêmes partout »:

1- La dépression: cette dépression qui frappe les gens qui n’ont pas de projets, qui ont le sentiment de n’avoir pas d’avenir ni d’utilité en ce monde, bref, qui n’ont aucune estime de soi. Elle entraîne une pulsion puissante de vivre des émotions fortes, violence, autodestruction, la recherche de l’oubli de diverses manières.

2- La « délinquance » alias la sociopathie: il a surtout employé le mot « délinquance », je préfère l’autre mot qu’il a choisi: « sociopathie ». Car la délinquance renvoie à l’illégalité, mais la délinquance qu’il décrivait pouvait être légale. Mario Dumont, Pauline Marois et Jean Charest sont, de mon avis, trois exemples pertinent de délinquance telle qu’il décrit. L’accomplissement de soi au détriment des autres, l’ambition, la volonté de « réussir », la réussite étant présentée comme une réalisation uniquement individuelle qui procure prestige, richesse, satisfaction… La vision des autres simplement comme alliés ou ennemis ou, pire encore, obstacles ou outils.

3- La victimisation: la fuite des responsabilités, le manichéisme, refus du mal en soi et sa projection sur l’autre, la culpabilisation, enfermer l’autre dans un rôle de bourreau qu’on peut abattre en toute légitimité…

Des maux qui touchent tout le monde, à tous les échelons de la société. Ils n’existent pas sans un minimum de réciprocité.

Rojzman prétends les résoudre par le dialogue, mais pas n’importe lequel. Les gens qui sont volontaires pour discuter ne sont pas ceux qu’il faut réunir, car ils sont souvent les moins « malades ». Toute la difficulté semble être de « provoquer des rencontres improbables ».

Je vous laisse méditer là-dessus.