Posts Tagged ‘Solaris’

Lire les mondes imaginaires

décembre 18, 2009

Lors de mon cours d’introduction à la psychologie, au cégep, quelques pages du chapitre sur le cognitivisme étaient consacrés à la construction de concepts. Un exercice prenait un mot imaginaire (disons Badu) et proposait différentes images avec la mention « ceci est un badu » ou « ceci n’est pas un badu »; l’idée était de montrer à l’étudiant qu’après avoir observé chacune des images, il en était naturellement venu à une certaine définition de ce qu’est un badu. Notez bien en passant que cette façon de fonctionner, extrêmement pratique pour les enfants et tout individu qui s’initie à un nouveau langage, entre souvent en contradiction avec la méthode scientifique et ne cesse de donner des mots de têtes aux intellectuels forcés de travailler avec des concepts complexes qui se forment malgré eux sans forcément correspondre à leurs critères.

Mais passons, ce n’est pas exactement de cela que je parle ici. Cette introduction a essentiellement pour objectif de faire remarquer que la lecture de fictions présentant des mondes imaginaires fonctionne exactement de la même manière, et que c’est même l’un des principaux plaisirs des amateurs de fantasy et de science-fiction que de voir se former des concepts nouveaux au fil des pages. La littérature de ces genres présente quantité de concepts exotique, dont le lecteur ne sait a priori rien. Souvent, ils ne sont expliqués nul part: c’est à l’usage que le lecteur s’en façonne une image.

L’exemple typique, en fantasy, c’est le fonctionnement de la magie: souvent expliqué, pas toujours, c’est surtout à l’usage que le lecteur apprend les règles de… cette chose invraisemblable (parfois apparenté à un art, parfois à une science, parfois à une excroissance biologique). À chaque univers sa magie, et il faut en réapprendre les règles à chaque fois. Mais ce n’est qu’un exemple parmi un fourmillement: relations politiques, espèces inexistantes (voire: apparemment existantes – un « lion » peut être une créature qui n’a des lions que nous connaissons que l’apparence), artefacts, objets du quotidien, mythologie, technologie, métaphysique, tout est sujet à être redéfini par l’auteur en fonction de critères qui lui sont propres. En ce sens, l’auteur de science-fiction est, plus que l’auteur des littératures générales ou policières, moins encore que l’auteur de fantasy, un démiurge (Dieu créateur de toute chose). Il a le droit de toute faire, la seule chose qu’on puisse exiger de lui étant de respecter une certaine cohérence interne à son univers.

S’y ajoutent certaines contraintes: la science imaginaire de la science-fiction est tenue de ne pas enfreindre (du moins pas trop visiblement), les lois de la science telle qu’elles sont connues des lecteurs potentiels. Une certaine intertextualité joue aussi un curieux rôle dans les univers standardisés de la fantasy; je ne sais pas pourquoi, mais les lecteurs de ce genre littéraire affichent parfois une certaine intolérance quand un auteur redéfini un concept bien connu; les « elfes », par exemple, sont définis par les oeuvres qui ont précédé l’auteur, notamment celle de J.R.R Tolkien. Une partie du lectorat critique fatalement les écarts par rapport au standard; personnellement, j’y vois une marque d’immaturité. Mais pour se libérer de cette contrainte, les auteurs utilisent souvent LE procédé des littératures de l’imaginaire: renommer. Ainsi dans la Tapisserie de Fionavar n’y a-t-il pas d’elfes ni de gobelins, mais des lios alfar et des svart alfar… Guy Gavriel Kay s’est ainsi mis à l’abri de toute critique d’intertextualité, forçant le lecteur à redéfinir ses concepts en fonction de nouveaux standards (mais, allez savoir pourquoi, Kay n’a pas renommé les « nains »). Le procédé n’est pas absolument nécessaire lorsqu’on a affaire, soit à des lecteurs tout à fait nouveau (sans préjugés, donc), ou à des lecteurs plus matures ou plus « expérimentés » dans ce type de littérature. Comme le dit Yves Meynard:

Quand un lecteur chevronné entame une nouvelle de SFF qui débute par « Jacques mit son chapeau », il ne prend rien pour acquis. Jacques n’est peut-être pas un être humain, il n’est pas forcément vivant, son chapeau est peut-être un couvre-chef magique, Jacques ne le met pas forcément sur sa tête…

En en discutant avec des amis lors de la dernière « bière philosophale » à laquelle j’ai participé, l’un d’eux a évoqué des conseils d’écriture attribués à Orson Scott Card, qui disait que pour un premier roman de fantasy, le mieux à faire pour un jeune auteur lorsqu’il l’aurait fini, c’était de déchirer le premier chapitre. Celui dans lequel, suivant une erreur de débutant commune à ce qu’il paraît, il a voulut tout expliquer à son lecteur. Or, expliquer est inutile: tout le plaisir que retire le lecteur à découvrir un nouvel univers est justement de comprendre avec un minimum d’explications.

Publicités

Les mémoires d’André Antonikas

octobre 13, 2009

Deux événements, cet été, ont réveillé mon intérêt endormi pour les uchronies: une discussion avec Lachésis, du blog des araignées et des humains, sur les définitions comparées de l’uchronie et du steampunk et la parution, dans le Solaris no171, d’une nouvelle d’Alain Bergeron Les Ors blancs qui fait suite à la très lointaine nouvelle qu’il avait publié dans le Solaris no107 en 1993, Le huitième registre (et republié dans l’anthologie Les Horizons divergents en 1999, où je l’ai lue).

Je ne me souviens plus bien laquelle fut ma première uchronie, du Huitième registre ou de Chronoreg de Daniel Sernine. Je crois bien que c’est la nouvelle d’Alain Bergeron.

Quoiqu’il en soit, je suis certain de ce que j’affirme dans ma discussion avec Lachésis. La définition qu’elle donne du Steampunk est en fait celle des uchronies, soit:

partir d’une période historique et réécrire l’histoire d’une façon qui diverge de la réalité

Petite erreur bien pardonnable pour un blog de qualité qu’on aimerait bien voir mis à jour plus souvent. Quoiqu’il en soit, la parution des Ors blancs me permet de revenir sur le Huitième registre, une nouvelle d’une quarantaine de pages construite de manière à placer le concept de l’uchronie au coeur même de l’intrigue.

L’univers que nous présente Bergeron est sensiblement différent du nôtre. La technologie est moins avancée, l’Amérique ne s’appelle pas Amérique et sa découverte ne date que de 1809, et le monde est partagé entre deux grands empires, l’un byzantin et l’autre chinois. Et à Mont-Boréal, se réunit un grand synode où les théologiens du monde byzantin discuteront de la doctrine officielle, mais désormais contestée, du monochronisme: façon de dire le déterminisme, en vertu duquel il n’y a qu’une ligne temporelle. André Antonikas, qui achève tout juste  ses études, sera plongé dans ce synode où les intrigues politiques se mêlent à la philosophie. Le récit que nous lisons est celui qu’il écrit à la fin de sa vie, retrouvé après sa mort.

Le Huitième registre est certainement l’un des textes que je recommanderais à quiconque voudrais s’initier au genre de l’uchronie. Malheureusement, entre une revue dont la parution est déjà bien lointaine et une anthologie qui remonte elle-même à dix ans, elle risque d’être difficile à trouver pour l’amateur.

Les Ors blancs est une surprise, puisque rien ne laissait présager la publication d’une suite au Huitième registre. Ce dût être une surprise aussi pour les « archéologues » qui découvrirent ce nouveau fragment des mémoires d’Antonikas. Au début de la nouvelle, une note en bas de page le reflète bien, dont je reproduis ici une partie:

Avertissement: Depuis quelques années, la découverte de nouveaux fragments des Mémoires d’André Antonikas ne manque jamais de susciter engouements autant que controverses au sein des cénacles du savoir. […] Sans commettre l’imprudence de prendre parti en cette matière, nous osons néanmoins attirer l’attention du lecteur sur le fait qu’ « Ors Blancs » partage avec « Le huitième registre » de nombreux attributs de style et de composition, attributs qui accusent chez l’auteur des pages présentées ici – qui qu’il soit – une indiscutable familiarité avec les maniérismes d’écriture d’André Antonikas. Nous donnerons pour exemples la tendance soutenue et quelque peu irritante du narrateur à s’apitoyer sur lui-même, de même qu’une propension des plus vaniteuses à s’ingérer dans la résolution de mystères de nature criminelle.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que Bergeron ne manque pas d’humour ni d’ironie!

Les Ors blancs est une nouvelle de 27 pages, fort plaisante, quoiqu’un peu moins bonne que le Huitième registre, selon mon goût. Ici aussi, il y a intrigue politique. Ici aussi, il y a discussion des variations de l’histoire. Mais ici, les deux ne sont pas directement liés. Et un autre propos s’y retrouve, celui-là esthétique, plus ou moins directement lié à l’incertitude du temps, qui donne à la nouvelle son corps et son titre. Les Ors blancs sont la forme d’art pratiquée dans la ville où se trouve le frère Antonikas lors de son récit. Ils consistent à représenter un lieu, mais en le transformant quelque peu pour le rendre « plus vrai ». Notons que, d’une manière générale, cette seconde nouvelle s’avère d’une écriture moins précise que la première, et qu’il est plus difficile de s’y retrouver dans toutes les transpositions. Mais ce n’est qu’un détail, et on apprécie de voir se révéler au fil des pages un autre aspect de l’univers improbable (le mot n’est pas choisi au hasard) d’Antonikas.

Et si on pouvait profiter de quelque nouvelle révélation par un nouveau fragment, on serait volontiers preneur.

Protégé : Enfin une réponse, même si…

juillet 6, 2009

Cet article est protégé par un mot de passe. Pour le lire, veuillez saisir votre mot de passe ci-dessous :

Une histoire trop souvent racontée (suite et fin)

novembre 19, 2008

J’avais l’intention de laisser passer un ou deux jours, mais comme internet me joue des tours en ce moment, je profite de mon passage à la BLSH pour livrer les huit pages et presque 2000 mots restant à cette nouvelle. Si vous n’avez pas lu la première partie, c’est par ici. Je rappelle qu’elle a été publiée dans le Solaris 145 au printemps 2003. Merci en passant aux gens de Solaris qui ont travaillé à la publication, en particulier Élizabeth Vonarburg et Joël Champetier.

J’ai alors pris conscience du vieil homme qui, assis devant moi, m’écoutait en silence. Le fait de lui avoir raconté un meurtre m’inquiétait peu, car il n’avait aucunement l’air horrifié par mon récit, et je ne m’attendais pas à être dénoncé sur la foi de cette absurde histoire. Ce qui en revanche me préoccupait, c’était le brusque souvenir de certaines paroles de l’homme de mon histoire. J’ai jeté quelques coups d’oeil craintifs autour de moi. Comme s’il comprenait l’inquiétude qui m’agitait, le vieil homme a souri:

— Il n’y a personne autour de nous. Il n’est pas là et il n’a pas pu surprendre notre conversation.

Ces paroles ne m’ont rassuré qu’à moitié.

— Cet anneau, vous l’avez toujours? a-t-il demandé.

J’ai tendu le poing, le mettant bien en évidence.

— Il me rappelle sans cesse que ce n’était pas un cauchemar.

Il a tendu la main vers l’anneau:

— Je peux?

Je l’ai enlevé et le lui ai tendu. Il l’a examiné avec une curiosité qui m’a alerté. J’ai attentivement scruté les traits de son visage.

— Vous êtes un sacré menteur, hein? dis-je après un moment.

Il me dévisagea avec perplexité.

— Ou bien vous le serez, ou l’avez été, ai-je poursuivi. Vous n’avez pas surpris cette conversation d’une table voisine, je vous l’ai tout bonnement racontée!

Il sourit.

— Mais non, je vous assure. D’ailleurs, regardez.

Il passa l’anneau à son doigt

— Il me va parfaitement. Mes doigts ne sont pas trop gros pour que je le mette.

Après me l’avoir rendu, il s’est levé.

— Il ne me reste plus qu’à vous dire au revoir et vous remercier, me dit-il.

Pourquoi?

Eh bien pour votre histoire.

Il a de nouveau souri, puis il est parti. Un étrange pressentiment emplissait mon esprit.

Le faisant taire, je me suis levé pour aller me coucher. Cette histoire obsédante m’a gâché le sommeil. En imagination, je ressassais ma conversation avec le vieil homme. J’imaginais l’ermite nous écoutant de la table voisine, puis me souvenais qu’il n’y était pas, puis l’y imaginais à nouveau. C’est dans cet état que j’ai glissé dans le pays des rêves. J’ai très mal dormi cette nuit-là.

C’est environ une année plus tard, dans une librairie, que j’ai reconnu le visage de mon interlocuteur de l’auberge au dos d’un recueil de nouvelles de science-fiction fraîchement paru. Je ne suis d’ordinaire pas friand de ce genre de littérature, mais je l’ai acheté néanmoins. Je l’ai feuilleté dès que j’arrivais chez moi, avec assez peu d’intérêt jusqu’à ce que je parvienne à une nouvelle intitulée “La Prémonition”…

#

[…] Depuis que j’ai commencé cette vie d’ermite, je rêve souvent. Comme si, vivant dans la plus absolue solitude, mon imagination donnait forme au monde pour me tenir compagnie. C’est probablement plus compliqué que cela, mais je serais incapable de l’expliquer. Au début, je n’avais pas de mal à différencier la réalité de mes rêves. Mais, petit à petit, ils ont commencé à se confondre. Je réalisais que faire la part des choses avait moins d’importance puisque je n’avais plus à me montrer cohérent avec personne. Je ne m’endormais plus, je ne me réveillais plus – ou du moins je n’en avais pas conscience – je rêvais éveillé. Comme je ne cessais de rêver, l’impossible me surprenait moins. Je fus donc peu étonné un jour de trouver une auberge dans la forêt, d’autant que cette auberge me rappelait celle où j’aimais séjourner de temps à autre dans mes jeunes années. J’y entrai, sans doute par nostalgie. L’intérieur était presque vide à l’exception d’une table où discutaient deux hommes, l’un d’un physique quelconque, l’autre aux cheveux poivre et sel. Je m’assis à une table voisine, ne sachant trop quoi faire. L’homme au physique quelconque racontait une histoire. “J’aime le froid, avait-il commencé. Je ne sais pas pourquoi, cela me fait sentir plus vivant, plus vif.”

[Suivaient dans le texte les détails du récit que j’avais fait au vieil homme.]

Il me semblait que ce récit était celui de ma propre mort, mais les descriptions faites par le conteur étaient si floues qu’il m’était impossible d’affirmer que l’ermite de son histoire était bien moi. J’étais si fasciné que chaque mot se gravait profondément dans ma mémoire.

Lorsque le récit fut terminé, le vieil homme demanda au conteur s’il pouvait voir l’anneau d’argent.

« Le voilà, fit l’autre en le sortant de sa poche pour le lui montrer. Il me rappelle sans cesse que ce n’était pas un cauchemar. Je me demande d’ailleurs pourquoi il me l’a donné, il est trop grand pour mes doigts. Je ne peux pas le porter.

«Je peux?» fit le vieil homme en tendant la main.

L’homme qui venait de raconter l’histoire lui donna l‘anneau, tout en scrutant attentivement son interlocuteur.

« C’est vous, n’est-ce pas? lui demanda-t-il. L’homme de mon histoire, je veux dire.»

L’autre sourit.

« Mais non, je vous assure. D’ailleurs, regardez» et il passa l’anneau à son doigt « non seulement il n’est pas trop petit pour moi, mais encore il est trop gros.»

Il se retourna vers moi en me lançant l’anneau.

« Et vous, monsieur, il vous va?»

Surpris, je réagis un peu gauchement, et l’anneau me heurta les jointures, me faisant légèrement mal. Ce ne fut pas sans m’étonner: je ne rêvais donc pas?

Anxieux, je ramassai l’anneau. Je tentai nerveusement de le passer à mon doigt. D’après le récit que je venais d’entendre, l’homme qui s’était fait tuer avait des doigts trop gros pour mettre l’anneau.

« Il me va parfaitement.» annonçai-je, non sans un certain soulagement.

Le conteur haussa les épaules.

« S’il vous va, gardez-le, dit-il. Pour vous, au pire, c’est un souvenir d’une histoire bizarre. Pour moi, c’est le rappel d’une aventure que je ne serais pas fâché d’oublier.»

Je ne dis mot. Il dût en conclure que je consentais. Ils se levèrent, me saluèrent et partirent. Je ne tardai pas à les imiter.

Je rentrai chez moi, troublé par cette histoire. Je mis l’anneau dans un tiroir, ne tenant pas trop à le voir. Je savais que je n’avais pas rêvé cette mésaventure. Pourtant, tout y tenait du rêve, et en premier lieu l’emplacement absurde de cette auberge. Je méditai longuement le problème, puis, la vie allant son train, je finis par reléguer cette histoire dans un coin reculé de ma mémoire.

Et un jour, j’ouvris la porte de ma maison à un skieur égaré. Son visage m’était familier. Tout me revint à la mémoire alors que je lui servais un bol de soupe chaude.

« C’est rare que des gens passent par ici, remarquai-je alors. Si je mourais, il faudrait des mois avant qu’on trouve mon cadavre. Peut-être même des années. »

Je ne comprenais toujours pas ce qui était arrivé ce jour-là. Cet homme le savait sans doute, s’il était bien le conteur. Il pourrait m’expliquer. Mais il ne semblait pas se souvenir de moi.

« Vous êtes venu au nord faire du ski? » demandai-je.

« Oui. »

« Voilà qui me rappelle une histoire que j’ai entendue.»

Mes sous-entendus ne semblaient rien évoquer pour lui. Je me souvins de l’anneau. J’allai le chercher dans le tiroir, et le lui montrai.

« Il ne doit pas vous aller» remarqua-t-il en regardant mes mains.

Je baissai les yeux. C’était vrai. J’étais certain qu’il m’allait lorsque je l’avais reçu, mais à l’évidence mes doigts étaient beaucoup trop gros pour y passer ce petit anneau. Mes mains avaient donc la taille de celles de l’homme qui s’était fait tuer dans l’histoire, réalisai-je avec horreur. L’autre m’avait-il fait cette remarque innocemment? Je me méfiais. Je souris pour cacher mon angoisse.

« Vous avez raison, répondis-je. Je ne sais même pas pourquoi je l’ai. Il est à vous.»

Et je le lui rendis. Il hésita un peu, puis le prit après que j’aie insisté.

« Comme vous l’avez dit vous-même, je ne peux pas le mettre» ai-je ajouté.

Il semblait toujours ne pas comprendre. Était-il possible que je me trompe? Je devais en avoir le coeur net. Je commençai l’histoire:

« Il disait “J’aime le froid…”»

Je crus le voir réagir. Je n’en étais pas sûr. Je poursuivis. Les mots me venaient avec aisance. Ils étaient si profondément ancrés dans mon esprit que, maintenant que j’en avais besoin, ils resurgissaient des brumes de mes souvenirs avec une facilité déconcertante.

À un moment, mon visiteur mit l’anneau. Je vis qu’il lui allait parfaitement. Ce n’était donc pas lui. Mais dans son histoire, l’anneau lui allait parfaitement; pourquoi alors, quand il l’avait montré dans l’auberge, l’anneau était-il trop grand? Encore une énigme.

Je poursuivais mon histoire pour me donner le temps de réfléchir. J’avais tant de facilité à la raconter que je n’avais même pas besoin d’y penser, ce qui me permettait de me concentrer sur le problème. Personne ne connaissait mieux les rêves que moi, qui les côtoyais au quotidien. L’essentiel du paradoxe était que tout, à l’auberge, tenait du rêve, mais que moi, je n’avais pas rêvé. Peut-être dans ce cas était-ce lui qui avait rêvé?

Je crus l’entendre émettre une plainte. Machinalement, je poursuivis ma narration.

Oui, ce devait être cela. Les rêves ne doivent-ils pas correspondre à la façon dont on imagine les choses? De multiples erreurs ne peuvent-elles pas s’y glisser, parce qu’elles correspondent mieux à l’idée qu’on se fait de la réalité? Pour mon vis-à-vis, l’anneau venant de moi, il devait l’imaginer sans cesse à mon doigt. Et comme ses doigts à lui étaient plus minces que les miens, ils devaient nécessairement être trop petits. C’était donc mon vis-à-vis qui avait rêvé les erreurs de proportion des mains.

Il avait également rêvé qu’il me donnait l’anneau. Mais comme j’étais dans la réalité, j’avais pu le ramener avec moi.

Il me sauta à la gorge et m’empoigna. Je vis avec horreur qu’était venu pour moi le moment de l’histoire où je devais mourir. Je réalisai avec effroi que tout au long je m’étais comporté comme l’histoire le racontait. Aurais-je dû faire autre chose? Non. On raconte une histoire telle qu’on se la rappelle, non comme l’exacte vérité.

Je me défendis néanmoins. J’étais plus fort que lui, je pouvais encore l’emporter. Puis je basculai.

#

J’ai beaucoup réfléchis, depuis, et je crois que la version du vieil homme est la meilleure. Peut-être n’a-t-il pas tout compris – d’ailleurs qui le pourrait? –, peut-être que l’ermite n’agissait pas pour les raisons que le vieil homme lui prête. Mais sa version explique comment j’ai pu raconter cette histoire alors que l’ermite se trouvait à la table d’à côté, comment l’anneau d’argent est venu en sa possession.

Cette mauvaise nuit que j’avais passée après avoir rencontré le vieil homme à l’auberge avait sans aucun doute été troublée par des rêves. J’étais si obsédé par cette histoire qu’elle avait dû occuper mes songes. Il est possible, et même probable que j’aie réuni en un seul rêve tous les éléments de l’histoire. Ainsi, l’auberge et la forêt, ma discussion avec le vieil homme, et l’élément qui m’obsédait le plus: l’ermite, que j’imaginais nous écoutant de la table voisine. Et par un curieux phénomène que je ne saurais expliquer, ce qui pour moi à la fin de l’histoire était un rêve, était au début de l’histoire la réalité pour l’ermite.

J’ai encore l’anneau en ma possession. Je ne l’ai jamais donné, sinon en rêve. Cela n’a pas d’importance, et n’a pas pu empêcher l’ermite de le recevoir.

Mais on ne saura pas confirmer hors de tout doute cette version, car je ne me souviens pas de mes rêves. L’histoire reste troublante. On hésite à la raconter. Lorsqu’on le fait, c’est à un ami de longue date. Et lorsque vient l’inévitable scepticisme, on refuse de montrer l’anneau d’argent.

Une histoire trop souvent racontée

novembre 18, 2008

Voici, livrée en deux parties, une nouvelle que j’ai publiée dans la Revue Solaris #145 (Printemps 2003). Elle a été finaliste au concours Solaris 2002. Bonne lecture!

C’est dans un petit café peu fréquenté, où la musique est si douce qu’on n’en a pas conscience, à un ami intime de longue date, qu’on raconte une telle histoire. On hésite, on tergiverse, comme si le fait de la raconter était suffisant pour la prolonger d’une suite, comme si le fait de la taire y maintenait un rassurant point final. Mais par le diabolique jeu des associations d’idées, tout dans la conversation nous y fait penser; il est vrai qu’elle est troublante, et difficile à oublier. On éprouve alors le besoin, si humain, de se confier, de rire un peu de cette histoire absurde.

C’est alors que, sous le désir d’en rire, un sourire discret naît sur nos lèvres, et qu’on se lance enfin:

— Tu veux entendre une histoire un peu bizarre?

Oui, pourquoi pas? répond l’ami, interloqué par ce brusque changement de sujet.

C’est la deuxième fois que je la raconte.»

Haussement d’épaule curieux de l’ami, qui invite à poursuivre.

On hésite. On cherche à rassembler ses idées .

— La dernière fois que je l’ai racontée, c’était à un vieux bonhomme, dans une auberge, dans le nord, il y a un an. L’auberge était à peu près vide, et comme – tu le sais – je déteste manger tout seul dans un restaurant, je suis allé m’asseoir à sa table pour faire un brin de causette. Il m’a donné sa permission; je me suis dit qu’il devait s’ennuyer et être plutôt content que je sois là.

Me racontes-tu l’histoire ou la dernière fois que tu l’as racontée? ironise alors l’ami.

On sourit. On réfléchit à ce qu’on veut vraiment dire avant d’hasarder une réponse.

— En fait, je crois que l’idéal serait de faire les deux. Tu comprendrais mieux si je te racontais tout comme au vieux.

L’ami hausse de nouveau les épaules, signifiant cette fois: «comme tu veux, on a tout le temps. »

#

C’était l’hiver et le silence de l’auberge n’était troublé que par le crépitement des flammes. Je me souvient que leur chaleur me procurait une sorte de quiétude. C’est probablement pour cette raison que j’avais la parole aussi facile ce soir-là. Évidemment, au début, il y a eu cet inévitable moment de gêne, ce silence qui s’installe nécessairement entre deux personnes qui conviennent de se parler.

C’est moi qui ait parlé presque toute la soirée, mais c’est lui qui, le premier, a brisé le silence. En me parlant de la température. Il fit remarquer que celle-ci était particulièrement froide ce jour-là.

J’ai acquiescé:

— J’aime le froid, fis-je. Je ne sais pas pourquoi, ça me fait me sentir plus vivant, plus vif. C’est pourquoi que je loue souvent un chalet dans le nord. Je travaille presque tout l’été, réservant mes vacances pour l’hiver. En vacances, je loue toujours un chalet, au beau milieu d’une forêt de conifères, entouré de pistes de ski de fond. Il y a trois ans, j’y étais allé seul – j’y vais toujours seul ou avec très peu d’amis, parce que j’aime la solitude autant que l’intimité.

Le silence gênant était brisé. Bercé par le confort de l’auberge, et comme je détestais me taire en compagnie, j’enfilais les idées sans trop réfléchir. De son côté, mon interlocuteur aux cheveux poivre et sel était bon public; il s’effaçait, disparaissait presque sous mes mots, me laissant entièrement meubler le silence. D’un autre côté, il avait sans cesse cette expression discrète sur le visage qui me faisait comprendre sans le moindre doute qu’il m’écoutait avec intérêt et buvait mes paroles sans jamais s’en lasser.

— Je crois que je ne connais pas mieux comme endroit: les chalets sont très éloignés les uns des autres, mais les pistes sont quand même remarquablement bien entretenues, de sortes qu’on peut parcourir de grandes distances sans tracas et s’absorber dans ses pensées. La température était parfaite: pas trop de vent, un air froid et sec. Parfaite. J’aimais prendre des chemins différents chaque fois, quitte à me perdre de temps à autre.

C’est ainsi que j’ai fini par échouer près d’une vieille maison de bois, qui ne ressemblait pas tout à fait à l’architecture habituelle des chalets de la région, en général très uniforme. Elle était d’un style plus rustique, même si elle était plutôt grande, et ne semblait laisser sortir la chaleur d’aucune façon. Pas la moindre fissure dans les murs, peu de fenêtres, et petites. Je me suis dit que je devais être tombé sur la maison d’un ermite qui aimait le confort. La nuit approchait, alors j’ai frappé à la porte et demandé si je pouvais passer la nuit.

Mon hôte était un homme barbu aux cheveux noirs. Il était entre deux âges, mais plus pour très longtemps. Il avait beaucoup d’un ermite.

C’est rare que des gens passent par ici, me dit-il en me servant un bol de soupe chaude. Si je mourais, il faudrait des mois avant qu’on ne trouve mon cadavre. Peut-être même des années.

En disant cela, il m’a jeté un regard noir qui m’a fait frissonner. Il en eu un autre en direction de mes skis.

— Vous êtes venu au nord pour skier? m’a-t-il demandé.

Oui. ai-je répondu, ne voyant rien d’autre à ajouter sur le moment.

Mais mon hôte ne semblait pas s’attendre à ce que je poursuive.

— Voilà qui me rappelle une histoire que j’ai entendue. Il vint s’asseoir face à moi, les yeux perdus dans le vague: J’étais dans une auberge, et j’ai surpris une conversation à la table voisine. L’un des hommes racontait une histoire. Cela commençait par…

Soudain, comme frappé d’une idée, il s’est levé pour aller fouiller dans un tiroir, et en revint, tenant entre ses doigts un petit anneau d’argent.

— Il ne doit pas vous aller, remarquai-je en regardant ses gros doigts.

Il sourit:

— Vous avez raison. Je ne sais même pas pourquoi je l’ai. Il est à vous.

Et, ce disant, il m’a prit la main et m’a mit l’anneau dans la paume.

— Oh! non, gardez-le! ai-je dit, embarrassé. Ce n’est pas nécessaire.

Que voulez-vous que j’en fasse? Comme vous l’avez dit vous-même, je ne peux pas le mettre. Il n’a aucune valeur sentimentale, quant à sa valeur monétaire, je ne sortirai plus de cette forêt, alors je m’en moque. Et je pense que cela vous aidera à comprendre l’histoire.

Je ne comprenais pas. Je n’ai pas dit mot. Il a dû en conclure que je consentais.

— Alors, a-t-il reprit, cet homme, à l’auberge, disait: «J’aime le froid. Je ne sais pas pourquoi, ça me fait sentir plus vivant, plus vif. »

Pendant que l’ermite parlait, je me sentais tout à la fois inquiété et fasciné. Mon hôte était un conteur des plus remarquables, d’une expressivité impressionnante, variant les tons, sans jamais un faux écart, toujours juste. Mais il me semblait parfois que les accents qu’il empruntait auraient pu être les miens. Et dans tous ses détails, son histoire me correspondait. Une sourde angoisse me serrait l’estomac, tandis que dans mes mains je tripotais nerveusement l’anneau d’argent.

— Si je mourais, il faudrait des mois avant qu’on trouve mon cadavre; peut-être même des années.

J’ai sursauté. C’était dû au passage que mon hôte venait de citer. Mais aussi, sur une impulsion, je venais d’enfiler l’anneau à mon majeur, et de constater qu’il m’allait parfaitement.

L’homme poursuivait son histoire à un rythme qui m’était insupportable. L’histoire se rapprochait inexorablement du présent et rien dans le ton de l’autre ne laissait présager qu’elle allait s’y arrêter.

Chaque mot me torturait atrocement, emplissait ma tête, y prenait toute la place, s’imposait avec une incompréhensible évidence comme l’un de mes propres mots, que je n’avais jamais prononcé, mais qui était bel et bien le mien. Cet affreux paradoxe m’emplissait de confusion, et les mots se succédaient dans un martèlement incessant, si bien que j’avais l’impression qu’ils étaient criés.

Confusion, angoisse, douleur.

La panique me gagnait.

—Assez! Cessez cela!

Je voulais crier, je n’ai réussi qu’à émettre une plainte.

Et au même moment, sur le même ton, mon vis-à-vis a énoncé les mêmes paroles.

Je n’en pouvais plus. Je me suis levé pour me jeter sur lui, le secouer et l’obliger à se taire. Mais il continuait, ne réagissant à ma soudaine violence qu’en levant les poings.

Nous nous sommes empoignés. Il était plus fort que moi. Si je n’avais pas été dans un tel état de fureur, nul doute qu’il se serait débarrassé de moi avec la plus grande facilité. Même ainsi, je me débattais plus que je ne l’agressais. Et durant toute cette violence, il ne cessait de décrire chacune de mes actions, chaque détail de l’affrontement. Je ne sais comment j’y suis parvenu, mais je l’ai fait basculer. Sa tête a heurté le mur. Son cou s’est brisé. Je ne réalisais pas encore ce que j’avais fait, j’étais encore assourdi par ses paroles, et j’appréciais le soudain silence.

Je suis parti dans les instants suivants, résolu à mettre le plus de distance possible entre moi et ce lieu. Mes vacances ont pris fin là, et je ne suis plus jamais retourné dans cette région.