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L’éducation et l’économie

janvier 9, 2013

Ce billet traînait dans mes archives depuis un moment. Après quelques corrections mineures, je le publie donc maintenant. Le contexte a un peu changé: à l’époque où j’en ai jeté les bases, la grève étudiante était encore en cours; maintenant, la question universitaire n’est pas réglée, mais se discute dans le cadre du sommet sur l’université (un sommet que je regarde avec méfiance, car son caractère précipité me semble incompatible avec une réflexion approfondie dont nous avons cependant un besoin criant).

À suivre de loin les discours de chacun des partis en présence sur la question du rôle de l’université, on croirait assister à un affrontement entre deux conception de l’éducation, l’une qui cherche à mettre l’Université au service de l’économie, l’autre qui cherche à détacher la première de la seconde, ne réservant à cette dernière que le rôle de financer inconditionnellement la première. Cette analyse me paraît, en grande partie, être un mythe.

À présenter les choses ainsi, nous perdons de vue qu’il y a plusieurs manières d’articuler éducation et économie. Or, si on dresse le modèle scandinave en exemple à suivre – du côté étudiant – on accepte un système universitaire dont l’une des caractéristiques fondamentale est son efficacité à servir l’économie de son pays.

Le système scandinave, en effet, jumelle la gratuité scolaire à la facilité du licenciement des employés, le soutien par l’État des études des jeunes étudiants, mais aussi des travailleurs au chômage [1]. Un tel système privilégie une facile reconversion des travailleurs d’un secteur vers l’autre, permettant ainsi de lutter contre le chômage structurel en renouvelant les compétences de la main-d’oeuvre. Le travailleur dont les compétences sont inadéquates dans un secteur est alors poussé à des réorientations jusqu’à ce qu’il trouve sa place au sein du système économique.

Ce système est, à n’en pas douter, une manière de mettre l’Université au service de l’économie. Mais il présente aussi deux caractéristiques: (1) l’économie y est envisagée sous l’angle social et national; (2) l’Université est mise au service de l’économie sans être soumise à la logique du marché.

Le système universitaire anglo-saxon, modèle de la réforme Charest, est une autre forme d’articulation entre économie et université. Il s’agit ici de faire de l’université une entreprise comme les autres. Cela signifie que: (1) la recherche produite par l’université doit être faite en fonction d’objectifs de rentabilité ou en fonction du bon plaisir du mécénat; (2) les étudiants ne sont plus considérés comme des membres de l’université, mais comme sa clientèle, ce qui implique qu’ils doivent payer pour le service offert. L’investissement initial consenti par l’étudiant (c’est ainsi qu’on qualifie les frais de scolarité) étant une source de revenus pour l’université où il s’inscrit, le taux de diplomation y devient un argument de vente pour attirer davantage d’étudiants; l’université a alors intérêt à tout faire pour booster ce taux. Cela revient donc à soumettre l’institution universitaire à la logique du marché.

Ce système établit une coupure entre l’étudiant et sa fonction sociale: l’université n’y est pas redevable à la société de ce qui sort de ses classes.

Dans ces conditions, on voit mieux pourquoi les ajustements à l’aide financière aux études sont insatisfaisants. Car ils ne sont pas une mesure de justice sociale. Au mieux, il s’agit d’une béquille pour mieux faire accepter qu’on impose un frein considérable à la poursuite des études. La possibilité de reconversion du travailleur est minimale, puisque celui-ci s’endettera à chaque retour aux études.

Une université qui est soumise aux logiques du marché (« marchandisée ») n’a pas la possibilité d’agir comme régulateur du marché. C’est l’une des leçon que je retiens de la comparaison entre les deux systèmes.

[1] cette description se base sur les résumés gracieusement faits par un ami qui a étudié ce système cet été. L’analyse qui suit relève de mes réflexions sur cette description.

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Le 13 mars 1918, grève générale

mai 27, 2012

« Le comité pro-réforme universitaire, faisant usage des larges facultés qui lui sont exclusives et considérant:

Que l’actuel état des choses régnant dans l’Université nationale de Córdoba, tant dans le relatif aux plans d’étude que dans l’organisation enseignante et disciplinaire qui existe dans celle-ci, s’éloigne à l’excès de ce que doit constituer l’idéal de l’université argentine;

Que la large et libérale Réforme Universitaire – imposée par les circonstances – doit être annoncée par les étudiants, quand elle ne rencontre écho ni sanction dans les corporations appelées à les établir, se prévalant pour cela de tous les moyens à sa portée;

Qu’en tout moment les gestions acheminées a un tel objet se sont écrasées contre l’intransigeance délibérée où se maintiennent les membres des corps de direction de l’université, selon ce qui apparaît par le silence obtenu comme unique réponse aux mémoires présentés et réitérés en diverses occasions.

Que se sont épuisés les moyens pacifiques et conciliateurs pour obtenir de l’honorable conseil supérieur universitaire la sanction des réformes sollicitées par les divers centres étudiants, résout de:

Déclarer la grève générale des étudiants universitaires et la maintenir jusqu’à ce qu’une personne appropriée procède à l’implantation des réformes sollicitées. »

Cette résolution de grève est la deuxième partie d’un petit manifeste émis par le comité pro-réforme des étudiants de l’Université de Córdoba, la plus ancienne d’Argentine, le 13 mars 1918. Ils obtinrent des réformes substantielles à leur université, qui firent boule de neige: la réforme s’étendit à l’ensemble des universités du pays, puis à travers toute l’Amérique latine.

L’extrait ci-dessus est tirée de la compilation de documents réunie par les soins de Gabriel del Mazo (lui-même un leader du mouvement étudiant de Buenos Aires), et traduit (très rapidement) par mes soins.

DEL MAZO, Gabriel, La Réforma Universitaria, Tomo I, El movimiento argentino, Lima, Universidad Nacional Mayor de San Marcos, 1967, pp.6-7.

PS: j’ai changé le nom de la catégorie « brèves de doc » pour « brèves historiennes », puisque j’y publie des brèves qui n’ont plus grand-chose à voir avec ma thèse.

Pourquoi la hausse ne règlera rien

mai 20, 2012

Alors, je ne suis pas économiste. Pas un grand calculateur, ni un scrutateur aussi attentif que je le devrais aux chiffres qui défilent constamment devant nous.

Qu’à ne cela tienne. Je me sens pourtant capable de donner une petite leçon d’économie à des gens comme Guy Breton, Alain Dubuc, Jean Charest et quelques autres qui justifient la hausse des frais de scolarité en évoquant le « sous-financement » de nos universités.

Une leçon d’économie qui s’applique sur quelques principes de base, des principes chers aux idéologies qui ont justifié la grève.

Une leçon qui, cependant, s’adresse moins aux incurables défenseurs de la hausse qu’à ceux qui les lisent et les croient.

On nous dit, donc, que le gouvernement n’a pas de marge de manoeuvre et ne saurait dégager les sommes pour un réinvestissement en éducation supérieure. Croyons-le sur parole pour le moment. On nous dit, par ailleurs, que les universités québécoises sont sous-financées et qu’il est urgent de leur procurer des fonds. Je ne vais pas ici chicaner la question du sous-financement ou du « malfinancement », selon l’expression de l’IRIS. Je vais plutôt admettre la thèse du sous-financement tel que nous la présentent les partisans de la hausse.

Et cependant, je vais questionner: sous-financé par rapport à quoi? Le discours qu’on nous sert est celui de la compétitivité. Nos universités devraient être compétitives afin de – comme l’a dit une fois Liza Frulla, au Club des Exs – attirer de bons professeurs-chercheurs grâce à des salaires élevés. Ces professeurs, dotés d’une mobilité internationale, iraient facilement trouver mieux, dans des universités payant plus cher, notamment aux États-Unis.

Cette logique de compétition mondiale place les universités québécoises en compétition avec des universités qui chargent des frais de scolarité très largement supérieurs à ce que nous atteindront avec la hausse, et qui bénéficient par ailleurs de dons d’un secteur privé richissime. La hausse aura beau apporter quelques millions dans les coffres de nos universités, il y a loin de la coupe aux lèvres avant de prétendre être compétitif dans ce domaine.

On nous a annoncé la hausse comme un « rattrapage » suivant le dégel des frais. Cela tend à envoyer le message qu’après la hausse, il y aura une simple indexation des tarifs. Si cela devait être, l’argument des universités compétitives ne tient pas la route: nos universités auront encore un financement très maigre par rapport à celles qu’on nous indique comme des modèles, dans les pays anglo-saxons. Pour aller dans le sens de la compétitivité, il faudra que la hausse actuelle soit suivie d’autre hausses, et puis d’autres, et encore. Où cela va-t-il finir? Difficile à dire. Dans une logique de compétition, le principe de la surenchère est roi. Tout au plus pourrions-nous avancer que la surenchère cessera lorsque les étudiants seront plus demandés que demandeurs. Veut-on vraiment en arriver là?

Au fait, qu’est-ce qu’un bon professeur-chercheur, qu’on voudrait absolument retenir, sur le marché international des profs? Les talents pédagogiques font-ils parti des critères retenus? qu’on me permette le scepticisme sur cette question. Les talents de chercheurs? sans doute, mais lesquels? la capacité à remplir une demande de subventions? le contenu des recherches importe-t-il, ou seulement le nombre des publications? Suite à ces questions, je terminerai simplement en vous invitant à lire le Manifeste pour des Universités à la hauteur de leur mission, dont je suis signataire.

Protégé : Ortega y Gasset et l’Université

avril 30, 2012

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Des nomadismes

janvier 16, 2011

J’ai eu le bonheur, lors de mon séjour à Londres, de revoir une vieille amie. Notre dernière rencontre en personne datait d’environ 5 ans avant. Au cours de ces cinq dernières années, j’ai vécu dans trois pays et quatre villes: Montpellier, Montréal, Valencia, Madrid. Elle, dans deux pays et trois villes. Sachant qu’en étendant le regard sur l’ensemble de la vie, mes chiffres restent stables, mais les siens s’augmentent de deux pays et deux villes. En somme, nous sommes deux nomades.

Mais il y a plusieurs sortes de nomadisme. En jetant simplement en regard sur mes connaissances, je le vois assez bien.

Il y a ceux qui changent très souvent de ville. Parmi mes connaissances, ce sont souvent des danseurs professionnels ou des circassiens. Ils vont et viennent de par le monde au gré des contrats. Les danseurs professionnels (de swing, s’entend – ceux que je connais) sont surtout appelés par les festivals. Ils y vont pour les compétitions. Puis ils y vont pour les contrats: donner des ateliers, des démonstrations, faire des spectacles, juger les compétitions. Souvent, le contrat demande de faire un peu de toute ça, et ils participent en plus aux compétitions. Évidemment, de tels contrats sont à durée très brève, normalement guère plus que quelques jours. La plupart d’entre eux ont une base permanente, là où ils ont leur école, source de revenu stable. Cette base permanente, c’est aussi l’occasion d’une vie sociale suivie, qui peut reprendre son cours après des absences fréquentes, mais brèves. Leur vie sociale est aussi faite de la fréquentation de ceux qui, comme eux, vont de festival en festival: cela occasionne des rencontre irrégulières et brèves, mais fréquentes. Dans quelques cas, (rares pour autant que je puisse en juger, mais j’ai discuté avec un à Rome), ils n’ont pas de base permanente et vivent uniquement des contrats… leur vie sociale est donc alors principalement constituée des rencontre en festivals dont je parle un peu plus haut.

Chez les circassiens, pour ce que j’en entrevois, les contrats peuvent être de brève ou moyenne durée (quelques jours à quelques semaines), ou au contraire assez long. Dans ce dernier cas, il s’agit souvent de contrats avec des compagnies d’une certaine importance, pour des tournées. Ceux qui font des contrats de brefs et moyenne durée ont l’air d’avoir un mode de vie assez semblable à ce que j’ai décrit pour les danseurs. Pour ceux qui ont des contrats d’une longue durée pour des tournées, la différence, c’est qu’ils bougent fréquemment, mais toujours avec la même gang, qui bougent avec eux. Du moins pour la durée du contrat. C’est encore un mode de vie différent. Ceux qui s’engagent pour des contrats de un à deux ans sur des spectacles fixes doivent avoir un mode de vie qui commence un peu plus à ressembler au mien et à celui de mon amie. Mais je n’en connais pas.

Ce qui nous ramène à moi et l’amie dont je parle. J’ai voyagé sous l’impulsion des études. Elle, pour les études, le travail et le mariage. Des périodes qui vont de quelques mois à un peu plus de deux ans. Le temps, tout juste, de se faire une vie sociale, de prendre racine dans un lieu. Puis, rupture des liens. On en garde quelques-uns (comme nous deux, qui avons bavardé après cinq ans presque comme si on s’était vu la semaine d’avant), et le reste se désagrège avec le temps. Les retours sont faits de reconstructions. Mais en même temps, on expérimente à plein les modes de vie de différents endroits, on les connait à fond, mieux que quand on ne voyage que pour quelques jours.

Ce que je remarque, c’est que j’ai au fond très peu d’amis qui ont vécu ce type d’expérience (ceux qui l’ont vécu appartiennent surtout à la carrière universitaire, qui y est propice). C’est la seule à l’avoir vécu depuis aussi longtemps (en fait, un peu plus longtemps) que moi. Et ça faisait du bien de parler avec quelqu’un qui savait exactement ce que ça signifiait.

Vive le PeB!

octobre 18, 2008

Quatre demandes de prêt interbibliothécaire aujourd’hui. Heureusement qu’on l’a, ça comble les défaillances de la bibliothèque.

Pourtant, je le redis souvent, la bibliothèque de l’UdM est remarquablement fourni comparativement à celle de la très sous-financée Université Paul-Valéry. Alors qu’il n’y a pratiquement pas de spécialistes du sujet qui m’intéresse ici, contrairement à Montpellier, ils trouvent quand même le moyen d’avoir pas mal plus de livres qu’à l’UPV.

Je n’ai jamais demandé de prêt interbibliothécaire quand j’étais à Montpellier. Si je l’avais fait, j’aurais appris plus tôt ce que m’a dit mon directeur de thèse montpelliérain sur son fonctionnement: ils chargent les frais de port à l’étudiant, jusqu’à 10 euros par bouquin… à ce prix pour quelques semaines seulement, vaut encore mieux l’acheter. Ici, le PeB est gratuit, et je peux faire venir des livres de tout le Canada et d’une bonne partie des États-Unis.

Franchement, on est bien au Québec…